Chapitre 9: Les livres

Chapitre 9

Les circonstances plus on moins misérables an milieu desquelles nous vivons tous nous laissent cependant le sentiment qu’il y a en nous quelque chose d’inemployé, quelque chose qui n’est pas sorti, et peut-être précisément ce qu’il y a en nous de meilleur et de plus profond. C’est ce besoin, ce grand désir latent auxquels pas plus que les morales courantes, l’art courant d’aujourd’hui ne donne satisfaction… – Paul Claudel, Lettre au Temps (2 juin 1914). 

Peut-être n’aurions-nous connu jamais d’œuvres plus méditées et plus profondes que la Princesse Alice ou la Petite Lampe si la santé toujours fragile d’Henry du Roure ne l’avait arraché à la vie trop épuisante du journalisme. Au milieu de l’hiver 1912, il fut obligé d’interrompre tout travail puis de chercher une situation qui lui permit de gagner sa vie en ménageant beaucoup ses forces. Grâce à l’appui d’un ingénieux et fidèle ami, il la trouva dans la surveillance des services littéraires d’une grande maison d’édition. 

Pour l’été, il va se faire un ermitage comme il les aime, à Palaiseau, dans la campagne qui avoisine immédiatement Paris. Et, à mesure que ses forces reviennent, les projets de travail le hantent. Il s’entretient déjà avec les héros de drame ou de roman auquel il voudrait donner la vie. 

Mon cher ami, je t’écris de ma petite soupente, humble mansarde, si basse que j’ai cru d’abord n’y pouvoir entrer qu’à quatre pattes, et où je sais bien pourtant que je pourrais vivre cinquante ans très heureux. Un horizon magnifique de collines et de bois s’étend devant ma petite fenêtre à un battant. Un air frais et sain entre librement jour et nuit. Et c’est tout ce qu’il me faut, avec un fauteuil où rêver, un coin de table pour t’écrire. Physiquement, je vais mieux, beaucoup mieux. Ma tête reste lasse, souvent mes idées se brouillent, et je ne puis ni travailler, ni lire, ni penser. Cela me décourage parfois. Il me semble alors que, si j’étais en bon état, j’aurais une tâche à remplir. Des sujets de roman, des pièces, flottent devant mes yeux fatigués. Mirages, sans doute, chimères que ma main ne saisira jamais…1 

J’aurais aimé causer avec toi ici, sur la colline embroussaillée où je me suis fait, à coups de canif, une retraite secrète et charmante parmi les ronces. Je domine la plaine où des îlots de peupliers sont jetés au milieu de l’océan des blés et des avoines. Je rêve, tout seul. Je pense beaucoup à un roman que je voudrais écrire, que j’écrirai cet hiver, si Dieu me prête force et santé, et qui m’est déjà un compagnon fidèle. 

Que les livres qu’on n’écrit pas sont beaux ! Mais viendra l’heure de la réalisation, c’est-à-dire, des déceptions. N’importe! Rêver et être déçu, c’est vivre2… 

Écrire, agir par le livre ou l’œuvre scénique sur la pensée et les sentiments de ses contemporains, c’était Tune des plus vieilles ambitions de cette vie si brève, celle qui avait immédiatement succédé à la vocation de marin. L’adolescent espiègle et observateur, si doué pour la parodie et le dialogue rapide avait rêvé des succès très parisiens du théâtre. Mais quel contraste entre ses rêves d’alors et ses espérances et sa volonté d’aujourd’hui ! Écrire, pour lui, il y a douze ans, c’était le moyen de briller, de conquérir les bénéfices et surtout les joies enivrantes de la renommée. Aujourd’hui, ce n’est plus que le seul moyen qui lui reste de continuer à servir Dieu, les âmes et son pays. 

Ce qui seulement me donne un peu de courage, c’est que je suis chrétien et donc que je m’alimente à cet infini réservoir de vérité et de beauté. Être un canal le moins impur possible pour cette eau vive, voilà mon ambition. Qu’il y en ait dans mes écrits une seule goutte, et je ne croirai pas avoir perdu mon temps. Encore sera-t-elle diluée dans cette fade mixture qu’on appelle la littérature et qui rend tout insipide. 

[…] J’ai promis un article hebdomadaire à la Démocratie : je le dois à Marc, à notre vieux Sillon. Ce n’est pas un riche cadeau, mais c’est un témoignage sincère d’affection et de fidélité. Maintenant que je vais mieux, je ne puis me dispenser de payer, sinon de ma personne, du moins de ma prose. 

[…] Enfin, je travaillerai le mieux que je pourrai, avec cette devise perpétuellement présente à l’esprit : Humilité et sincérité.3 

Il s’inquiète parfois de la hardiesse de son dessein, moins parce qu’il redoute l’insuccès que parce qu’il craint les joies trop humaines de la réussite. Il a eu tellement en mépris, jusqu’à ce jour, les ambitions de ces gens de lettres pour lesquels écrire n’est qu’un métier qui rapporte et non une fonction qui oblige, un moyen de plaire aux hommes et non une occasion de plaire à Dieu… S’il se résignait, un jour, à n’être que l’un d’entre eux… quelle déchéance, quelle indigne désertion d’un rêve sublime ! Vivre pour soi, se reprendre, après s’être donné… 

Mais nous sommes bien sûrs de son cœur que le monde ne séduira pas de ses prestiges. Il faut qu’il souhaite et tente le succès littéraire, puisqu’il veut toucher des âmes, mais il n’en sera pas l’esclave. Et cette liberté même, que son humilité qualifie de capricieuse, à quelle féconde discipline de travail, il a su déjà la plier ! 

Dès l’année 1912 il a ébauché plusieurs romans, il a écrit deux pièces en un acte : la Meilleure part et la Reine de Géorgie et le premier acte d’une comédie dont les deux autres resteront inachevés. « La forme dramatique, avoue-t-il, me séduit. Mes défauts me desservent si cruellement dans le roman ! Et puis Paris, où je suis rentré depuis un mois, est si énervant ! Il faut plus de recueillement pour écrire un livre4. » 

Paris, en effet, depuis les affaires marocaines est tout frémissant des émotions patriotiques remuées par la douloureuse cession du Congo et par les victoires inattendues des alliés balkaniques. La Reine de Géorgie, dans la courte durée d’un acte tragique, résume merveilleusement les conflits qui agitent les cœurs conflits entre l’honneur national et la politique « d’affaires », entre l’amour de la patrie et les tendresses maternelles, éternelles victimes de la guerre. 

La Géorgie, par une guerre victorieuse, vient de reprendre aux Kurdes une province depuis douze ans captive. La paix semble prochaine lorsque l’on apprend qu’une nation voisine, l’Acanthie, menace la Géorgie d’une déloyale agression si elle ne lui cède pas la ville de Silistria, qui vient d’être libérée. La politique « réaliste » — celle même qui nous a conduit à livrer le Congo à l’Allemagne — conseille d’accepter la cession, moyennant certains avantages économiques : la voici, incarnée dans le Ministre des finances. Et la politique de « sentiment » celle de la France qui a le culte de ses souvenirs et de ses espérances, la politique de Déroulède et d’Albert de Mun, qui s est trouvée, à l’épreuve, plus réaliste que l’autre, elle est là aussi, elle parle par la bouche de la Reine. 

Le Ministre 

Evidemment… Tout se paie… Il s’agit seulement .de savoir à quel prix… Or nous avons d’autres ports sur la mer Bleue, et, en somme, Silistria considérée comme valeur d’échange… 

La Reine, avec un frémissement dans la voix. 

Mais Silistria n’est pas un chèque : c’est une ville. 

Le Ministre 

Une ville kurde. 

La Reine 

Une ville kurde, Monsieur ?… Une ville kurde… Vous avez prononcé ce mot ? 

Le Ministre 

Mais je ne croyais pas, en disant cela… Le traité de Tilitza, que votre Majesté a signé… 

La Reine 

Quand un traité consacre l’injustice, ce n’est pas un traité, Monsieur, c’est une trêve!… Tilitza ! Vous avez raison de me rappeler ce nom… Si je ne suis pas morte de honte, ce jour-là, c’est que je voulais vivre, pour expier, et pour réparer. Je cédais à la force. Je n’avais en vue que le salut de la patrie agonisante, et la plume n’a pas tremblé dans mes doigts. Mais savez-vous ce que nous avons promis à Tilitza ! De ne rien réclamer des provinces perdues jusqu’au jour où nous serions assez forts pour les racheter de notre sang ! Nous n’avons pas abdiqué ! Ce n’est pas vrai ! Nous n’avons pas commis cette lâcheté ! 

Le Ministre 

Je sais quels étaient alors les sentiments du pays, et j’ose dire les miens… Mais le temps a passé… 

La Reine 

Le temps ! Combien faut-il de temps pour qu’un crime devienne un bienfait ? 

Le Ministre 

Votre Majesté n’ignore pas cependant que la prescription est une source de droits, et que le temps engendre l’oubli dans les cœurs… 

La Reine 

Pas dans le mien !… Oh ! je sais, j’ai suivi cette évolution. D’abord le souvenir des villes séparées était dans tous les cœurs… Sur les cartes de nos écoles, une teinte noire, autour des pays perdus, disait notre douleur et notre deuil ; et les petits-enfants, avant même de savoir lire, apprenaient à les nommer en pleurant. Puis on s’est tu, on a trouvé qu’il était plus digne de se taire et quelques-uns, à l’abri de l’hypocrite silence, commençaient à se réjouir d’oublier. Un jour, les cartes mêmes ont perdu la mémoire… Et maintenant, quand je parle de Silistria, un ministre ose dire, tout haut, devant moi : « Silistria, ville kurde ! » 

Ah ! ceux que vous reniez sont moins légers que vous !… Silistria, muette et désolée, assise aux bord des eaux, semble une fille de nos côtes qui pleure un marin disparut Les envahisseurs étrangers n’ont pu l’ensevelir sous leur flot. En vain ils ont multiplié les monuments, abattu les vieilles maisons, témoins du passé : la figure de la ville martyre est mutilée, mais son cœur reste fidèle… 

(Comme en extase 🙂 

Silistria… Je reverrai sa blanche cathédrale, et, par ses rues en fête, j’irai au cimetière qui domine la mer… Là, nos ancêtres abandonnés et nos soldats morts nous attendent… Je me pencherai sur leurs tombes, et je leur dirai : « Me voici… » 

(Long silence. Au ministre 🙂 

Pardonnez-moi, Monsieur, nous ne parlons pas la même langue. 

Le Ministre 

La guerre sera longue. L’Acanthie est enrichie par cinquante ans de prospérité. 

La Reine 

Je ne crains pas ces gens heureux : ils auront peur de mourir. 

Le Ministre 

Votre Majesté sait que le trésor de guerre est épuisé ? Il faudra cependant nourrir, équiper nos soldats… 

La Reine 

Je ferai appel au pays. Je le connais, il m’entendra. Les femmes donneront leurs bijoux, les paysans leurs récoltes. Nous trouverons des ressources. 

Le Ministre 

Encore des privations, des souffrances… 

La Reine 

Tant mieux ! Silistria nous est restée fidèle parce qu’elle a souffert. 

Le Ministre 

Les raisons de votre Majesté sont sublimes. Elles échappent à la discussion… Ce sont celles du cœur… 

La Reine 

Je vous comprends. Vous pensez que je parle en femme, et cela vous inspire du dédain. Mais, Monsieur, les nations aussi sont des femmes, invincibles quand elles aiment… 

La guerre n’est pas seulement, pour les cœurs généreux, une exaltante aventure. Elle est aussi, pour les mères, une crucifiante épreuve. Et la Reine est une mère… Au moment même où elle tient à recevoir, pour la consoler, la nourrice du prince Mirko, Sophie Ivanovna, qui a perdu son fils Ivan au combat, la nouvelle arrive au palais que le prince Mirko vient d’être tué. Sophia a surpris, en entrant, l’affreuse nouvelle que la Reine ignore encore. Alors se place l’admirable dialogue, d’une humanité si vraie et d’un sens dramatique si sûr qu’il n’est pas déplacé de le comparer aux plus nobles scènes du théâtre antique. 

Pendant que la Reine s’adresse, pour compatir à sa peine et relever son âme, à la pauvre femme en deuil, celle-ci, tremblante et prostrée, ne répond que par des gémissements. Et l’angoisse nous étreint en face de ces deux mères dont l’une ne songe qu’au simple soldat qui n’est pas son fils tandis que l’autre pleure à la fois sur son fils, sur son prince et sur celle même qui la console. Un mot imprudent de Sophia éveille enfin la Reine de sa terrible ignorance. Elle interroge, brusquement saisie d’une folle épouvante. Les jeunes princes sont en danger ? L’un d’eux est blessé ? Mort ? Qui ? Danilo ? Mirko ? La voici, terrassée par la certitude ; c’est sur elle-même, maintenant, sœur d’infortune des autres mères; en deuil, qu’elle doit pleurer.

Ainsi, dans la tragédie de Sophocle, Œdipe incline d’abord sa pitié vers le peuple de Thèbes dont la supplication monte vers lui. Il pleure sur la ville décimée. Puis il interroge pour retrouver la cause de la malédiction des dieux et notre émotion grandit jusqu’au suprême moment de la terreur et de pitié où se renverse la situation première : Œdipe, le roi puissant et le consolateur est maintenant la plus misérable victime du destin. C’est lui qui à son tour supplie et invoque la pitié de ce chœur auquel, il n’y a qu’un moment, il apportait la sienne. 

Mais ce retournement de situation, ce nouveau cas de suppliants parallèles5 n’épuise pas l’intérêt dramatique de la scène d’Henry du Roure. La Reine, dans l’excès de sa détresse, n’est plus qu’une mère aveuglément passionnée. Elle maudit cette guerre qu’elle justifiait comme une guerre sainte. Elle veut, pour sauver Danilo, la faire cesser à tout prix : « C’est donc ainsi que j’ai fait souffrir les mères. Oh ! pardon, Sophia, pardon… » Alors, avec ses pauvres mots inhabiles mais inspirés de religieuse résignation, c’est à Sophia de parler et de rappeler les raisons mêmes par lesquelles la souveraine voulait relever son courage. Elle évoque Silistria. Elle invoque Mirko dont une lettre, écrite quelques heures avant sa mort, survient encore et fait entendre la voix ; Mirko qui confond dans un même amour sa mère et la Patrie qu’elle incarne… Et le second revirement s’accomplit : la mère douloureuse s’efface devant la Reine héroïque. 

Le chœur de Sophocle ne savait donner à son Prince misérable que la pitié qu’il avait d’abord reçue de lui. La vieille Sophia qui représente ici la silencieuse profondeur du sentiment populaire apporte d’avantage à sa souveraine : elle l’aide, par sa résignation sublime, à retrouver, mieux affermie, sa dignité royale. 

Ainsi le drame d’Henry du Roure qui plongé au début ses racines dans la plus vivante actualité nationale s’élève dans la scène finale vers l’une de ces hautes situations tragiques qui sont capables d’émouvoir les hommes de tous les temps. 

Monfleur, pièce en trois actes dont le premier seul nous reste nous place encore en pleine actualité politique — mais c’est l’actualité d’avant-guerre, celle des agitations parlementaire où n’apparaissent guère les soucis de l’intérêt et de l’honneur national. Rien de tragique, naturellement, en ces intrigues — si nous oublions un instant la France pour ne contempler que les hommes politiques dans leurs préjugés et leurs rivalités dérisoires — mais une bonne, une délicieuse pièce où abondent les mots et les situations comiques, où nous entrevoyons même le comique plus profond des types humains. Dans ces scènes amusantes où tant d’esprit se joue, nous sentons tout de suite que l’ironie ne dérive pas d’un scepticisme boulevardier mais qu’au- dessous des mots qui font rire frémissent une indignation qui dédaigne d’éclater, un amour du vrai qui se contente de souligner les ridicules du mensonge. 

Avec la Meilleure part, nous sortons tout à fait du temps et de l’histoire, nous revenons, comme dans les dernières scènes de la Reine de Géorgie comme dans les autres œuvres, écrites ou ébauchées, d’Henry du Roure, à la vie profonde du cœur, celle qui est de tous lés siècles. 

L’action est ici toute intérieure, ramassée dans la courte durée de quelques scènes autour d’un seul événement : la crise de fureur jalouse d’un père envers son fils. Le comte reçoit son fils Bernard au sortir du régiment. Il a déjà décidé, dans son égoïsme autoritaire et brutal de vieux viveur, que le jeune homme s’installerait près de lui dans ses terres, pour lui tenir compagnie : sa jeune femme Hélène qu’il a épousée après la mort de la mère de Bernard n’égaie pas, à son gré, sa solitude. Bernard refuse et veut partir au Canada. Pourquoi ? Le comte surpris, déjà soupçonneux, le presse. « Donne-moi ta parole que ce n’est pas la présence d’Hélène qui te fait partir ? » Bernard se tait. Si ce n’est pas de la haine pour Hélène qui écarte de lui son fils, c’est donc… Et déjà il accuse. Alors pour rejeter l’atroce incrimination qui le fait bondir, Bernard avoue. Oui, c’est à cause d’Hélène qu’il part, d’Hélène qu’il aime silencieusement mais qui n’en sait rien. Sarcasmes du comte qui ne peut croire à ses sentiments-là. Il contraint à un tète-à-tète ceux qu’il traite comme des complices : il partira, lui, le vieux barbon, il les laissera à leur criminel amour. Et dans sa rage, en effet, on dirait qu’il veut diaboliquement les tenter seul en face de celle qu’il aime, Bernard parle enfin librement et il découvre que le cœur d’Hélène, silencieusement aussi, répondait au sien. 

Leur haut sentiment du devoir va-t-il fléchir : devant une tentation trop forte ? Le comte revient, plus brutal encore et insolent. Cette fois, il les chasse. Mais son organisme ne peut résister à cet accès de fureur : il est terrassé par une attaque. Auprès de ce vieillard peut-être moribond, les deux nobles cœurs, tout à l’heure bouleversés, se sont ressaisis. Ils se séparent pour toujours au moment même où leurs deux âmes se sont ouvertes l’une à l’autre. 

Bernard 

Hélène !… Comment voulez-vous que je m’en aille à présent? 

Hélène 

Il le faut. Si vous n’aviez pas dû me quitter, je n’aurais, pas parlé ainsi. Tout à l’heure, surprise, éblouie, trop heureuse, peut-être aurais je cédé à vos prières Mais j’ai vu la mort de prés — une seconde — là… 

(Elle désigne la chambre rouge) 

Cela m’a suffi pour mesurer notre faute… et notre erreur. Bernard, si nous avions fui ensemble, quelle réalité aurait valu notre rêve. Je hais la poursuite avide de la joie. Nos rêves vivent de nos larmes. 

Bernard, amèrement. 

Le nôtre est donc bien vivant ! 

Hélène 

Il m’accompagnera jusqu’au tombeau. 

Bernard 

Notre bonheur s’est enfui comme un torrent. 

Hélène 

Nous y avons puisé tout ce qui peut tenir dans une main humaine. 

Bernard 

Quelques gouttes d’eau pour une soif ardente ! 

Hélène 

Il n’y a pas de pire malheur ici-bas que d’être rassasié. Adieu… Allez… Mon devoir est ici… Vous emportez toute mon âme. 

Bernard 

Toute votre âme, est-ce vrai ?… Hélène, laissez le pauvre Bernard pour la première et dernière fois se perdre tout entier dans l’infini de votre regard… Laissez-le s’éblouir de soleil avant de s’enfoncer dans la nuit. 

Hélène 

Je ne vous ai connue que pour vous faire souffrir. Pardon ! (Il lui baise encore les mains, passionnément.) 

Hélène !… Adieu !… 

[Il sort très lentement, les yeux fixes sur elle.) 

Hélène, immobile. 

Bernard !… 

(Il est sur le point de disparaître. Avec une sorte de terreur.) 

Bernard !… 

(Il s’arrête sur le seuil et la regarde une dernière fois.) 

Merci !… 

Ainsi, sur cette scène française trop souvent encombrée et avilie par les revendications païennes du droit au bonheur, Henry du Roure, avec les plus nobles accents, veut réhabiliter les droits de la pureté dans l’amour et maintenir le prix du renoncement chrétien. 

La Meilleure part est à la fois brève et profonde, spirituelle et poignante, chaste et passionnée. Cependant, si parfaite qu’elle soit dans son genre rapide, elle laisse après elle un regret. 

Une haute idée de l’amour et du bonheur s’en dégage, une idée fière et triste et que l’on pourrait confondre, par instant, avec celle qu’inspire la mélancolie romantique si l’on ne découvrait tout de suite que les cœurs inassouvis des héros d’Henry du Roure ont appris de la forte discipline catholique à chercher dans les humbles et précises obligations de la terre le seul moyen de posséder l’Infini qui les comblera : « Il n’y a pas de pire malheur ici-bas que d’être rassasié… Mon devoir est ici… » Mais cette amère et vivifiante sagesse, elle se formule ici sans se justifier. Hélène ou Bernard, comme la princesse Alice, la portent en eux parce qu’ils l’ont reçue toute vivante de l’auteur lui-même : ceux qui savent comment a vécu Henry du Roure connaissent les expériences qui l’ont confirmée. Mais les lecteurs qui ignorent cette existence enthousiaste et mortifiée aspirent à une plus complète justification : celle que peut donner, par exemple, l’analyse suivie d’une destinée humaine. 

Notes 

1 Lettre datée de Palaiseau, 7 juillet 1912 

2Lettre du 30 juillet 1912. 

3Lettre à L. C., du 6 octobre 1912. 

4Lettre du 17 décembre 1912. 

5 Le mot est de Charles Péguy, cherchant à définir l’un des ressorts dramatiques essentiels de la tragédie grecque.

SOURCE

Léonard Constant, Henry du Roure, Bloud et Gay, Paris, 1917, 238p.