Chapitre 7: La Démocratie

Chapitre 7

Nous te saluons, grande idée fixe qui te lèves à l’aube de notre siècle ! Nous t’accueillons et nous t’aimons ! Prends nos cœurs, arme nos bras. Car tu ne chasses pas nos rêves. Nous les retrouvons en toi. Tu les sers et Ils te servent. Si nous voulons la République, c’est pour exalter la France, et, d’une France glorieuse, nous attendons le triomphe de notre idéal chrétien. – Libre-propos, dans la Démocratie du 7 Février 1912. 

Anne Vercors. — Je voyais dans ses yeux parmi les fleurs de ce printemps s’en lever une inconnue. 

Pierre de Craon, — La vocation de la mort comme un lys solennel. – Paul Claudel. L’Annonce faite à Marie, (p. 203). 

L’histoire du Sillon est finie, une nouvelle journée commence. Les sillonnistes ne la vivront plus ensemble, marchant du même pas, accordés, liés, fondus dans une étonnante unanimité. 

Ils gardent sans doute les partis pris essentiels qui faisaient leur unité et leur force : même fidélité au Christ et à l’Église, même souci de reconnaître et de respecter chez les adversaires l’âme de vérité qu’il ne faut pas écraser avec l’erreur, même besoin de loyauté absolue dans la vie publique comme dans la vie privée même confiance dans les destinées démocratiques de leur pays, même indifférence, dans les amitiés qu’ils fondent sur une communauté d’idéal, vis- à-vis de l’inégalité des fortunes et des rangs sociaux. En se dispersant, ils emportent leurs grands souvenirs comme des titres de noblesse qui honorent et qui obligent. Mais ils se dispersent… 

Ils reviennent, pour la plupart, aux préoccupations personnelles et anciennes que le Sillon avait subordonnées à sa grande idée fixe. Certains, découragés de toute propagande, s’absorbent uniquement dans leurs devoirs de famille et dans ceux de leur profession. Les « intellectuels » s’enferment plus souvent dans leur laboratoire ou écrivent leur thèse. D’autres, chez qui ne peut s’éteindre la flamme de la vie militante, s’occupent de patronages, ou d’organisation ouvrière, ou d’hygiène sociale. Il en est enfin qui ont peur de déchoir et qui, rompant avec le monde, se jettent au service de Dieu seul : ceux- ci au séminaire, ceux-là dans le cloître. 

Au centre de cette dispersion de la Démocratie, seule œuvre de presse, née du Sillon, qui ait survécu, maintient encore un contact entre quelques milliers de lecteurs. Son organisation intérieure est toujours fidèle à l’idéal quasi-monastique qu’a conçu pour elle son fondateur et elle reste parmi les quotidiens de Paris, un organe unique au service des catholiques républicains. Mais sa rédaction est loin d’être aussi homogène que celle de la revue Le Sillon ou de l’Eveil démocratique. 

Des tendances très diverses s’y révèlent qui ne sont pas, comme autrefois, absorbées dans une orientation unique et puissante. Henry du Roure, pendant quatre ans — sauf une interruption de quelques mois, due à l’épuisement de ses forces H y travaille comme rédacteur. Mais ses articles, toujours très lus, très attachants, sont souvent très discutés. On leur reproche, à vrai dire, moins ce qu’ils disent que ce qu’ils taisent… Et il est certain que, pendant ces quatre années qui suivent la condamnation du Sillon, certains thèmes de réflexion trop négligés autrefois, s’imposent à la pensée du jeune écrivain, avec une force singulière, et reculent les autres au second plan. 

— « Notre du Roure devient nationaliste ! » gémissent quelques fervents amis de la paix, au lendemain de ses articles sur la question du Congo ou sur la guerre des Balkans. — « Tout à fait réactionnaire ! » appuient certains syndiqués, après une de ses chroniques sur les dures responsabilités patronales. — « Il va se faire moine, opinaient quelques autres, surpris que l’on mit tant d’insistance, dans un journal politique, à parler de la mort ou de la mortification chrétienne. 

Non, il ne devient pas réactionnaire, il ne songe pas encore à se faire moine, et, en avertissant ses camarades des dangers que court la patrie, il ne fait pas de la patrie une idole. Mais une évolution profonde, déjà commencée avant la condamnation du Sillon, s’accentue dans son âme. Ses affections deviennent à la fois, si l’on peut dire, plus spirituelles et plus terrestres. Plus spirituelles, parce qu’il est de plus en plus avide d’infini, de l’Infini réel et vivant que l’on ne rencontre face à face qu’au delà des limites de ce monde. Plus terrestres, parce qu’il reconnaît plus de valeur sacrée à la patrie, à la famille, au travail, à ces solidarités de fait au milieu desquelles et par lesquelles nous avons, sur terre, à gagner le ciel. 

Dans leur poursuite ardente d’une justice plus exacte, d’une loyauté plus transparente, d’une obéissance plus libre, certains sillonnistes semblèrent parfois négliger ces réalités inévitables qu’il faut d’abord subir et aimer avant de prêt tendre à les spiritualiser. Sous la pression du danger qui menace la patrie et dans l’angoisse de l’avenir, est-il étonnant qu’Henry du Roure ait d’abord rappelé à ses camarades, avec une énergie nouvelle, les sacrifices qu’exige de nous cette grande réalité d’ici-bas, qui s’appelle la France. 

Or la France est en danger. Le coup d’Agadir, dès le 2 juillet 1911, doit avertir les plus distraits de la menace allemande. Nous voyons se dresser devant nous, dans les questions coloniales, cette même puissance européenne contre laquelle nous renoncions, sur le continent, à prendre notre revanche. Avec une attention passionnée, Henry du Roure s’attache à cette affaire marocaine et, jour par jour, il résume et juge ce que l’on peut savoir des négociations entamées. L’injuste provocation allemande fait surgir le souvenir des injustices non réparées. Et en même temps, la lucidité de l’amour inquiet lui fait apprécier plus sévèrement le mal que les Français eux-mêmes osent faire à leur patrie. Il est blessé, plus douloureusement qu’autrefois, par les blasphèmes que trop de personnages officiels profèrent contre notre histoire et il y répond, dans l’intimité de sa conversation autant que dans ses articles, par des protestations de tendresse meurtrie et indignée. 

Je dirai volontiers à ce préfet imbécile ce que je pense de son charabia malfaisant et grossier. Les malheureux ! Quelle caricature de la France ils nous dessinent ! Quelle vitalité a notre peuple pour absorber sans mourir cette nourriture empoisonnée ! 

Il m’arrive de regarder avec une tendre piété, sur un atlas magnifique que nous avons ici, notre France, dont la terrestre beauté est sensible, même sur une carte, proue hardie du grand vaisseau européen et baignant dans l’Atlantique de même que toute son histoire baigne en plein idéal. Je regarde ses côtes finement découpées, ses fleuves doux aux courbes molles, ses villes riches d’une telle histoire, fécondées par le sang de tant de martyrs, de héros ! Quelle enivrante musique font tous ces noms évocateurs : Lyon, Reims, Chartres, Paris, ou le village de Valmy ou cette terre enchantée : l’Ile-de-France ! Les siècles, les époques s’associent sans se heurter : tout se fond dans ce passé incomparable, comme un Beethoven sait résoudre les dissonances les plus hardies en des accords dont la plénitude réjouit l’âme. 

C’est une grande bénédiction divine d’être citoyen de ce pays. C’est un grand devoir aussi. Et je souffre de voir l’acharnement des hommes d’aujourd’hui à mutiler cette cathédrale unique. Ils sont bien les descendants des insensés qui brisaient à coups de marteau, sous les porches des églises, les têtes vénérables et belles des statues !1

Peut-être, autrefois, justifiait-il volontiers son amour de la France en disant qu’elle était dans le monde la messagère et l’apôtre des idées républicaines. Mais sous la pression du danger qui menace cette terre bien-aimée, la hiérarchie naturelle de ses affections se rétablit : 

J’ai vu hier notre excellent ami Chardon, qui revient d’une promenade à travers trois ou quatre parties du monde et que j’ai trouvé vibrant d’un patriotisme exaspéré et si douloureusement froissé !… N’est-ce pas là, cet amour du pays, un beau terrain de « réconciliation nationale ? » Que nous sert de faire la démocratie, si la France ne doit plus être entre nos mains qu’un cadavre ? 

L’optimisme de ses amis pacifistes lui est devenu insupportable. Il retient toujours de leur doctrine l’idée que la justice doit régir les rapports entre les nations. Mais il leur reproche de s’aveugler sur les sentiments que leur propagande a pour collaborateurs et complices : 

X… ne veut pas voir que le danger, aujourd’hui, n’est pas dans les instincts guerriers de nos concitoyens, mais dans leur avachissement, leur amour du bien-être qui se traduit par la peur des enfants et qui se traduirait tout aussi bien pair la peur des coups. Quand il aura détruit ce reste de fierté qui maintient l’âme française, dans quel ruisseau se vautrera-t-elle ?… Il nous reprochera d’avoir avec nous le goût du sang, des rapines. Voyons, est-ce sérieux ? Les pires nationalistes d’aujourd’hui rêvent-ils de pillages et de têtes coupées ? Mais je sais très bien que l’ouvrier éduqué par la C. G. T. rêve de la plus ignoble jouissance et que toute sa politique intérieure est de se remplir le ventre, et, extérieure, de ne pas l’exposer aux balles2… 

Il leur objecte surtout qu’il ne dépend pas d’eux que la France choisisse la paix ou la guerre : ce choix ne dépend pas même de la France, si elle doit vivre au milieu d’une Europe militarisée. 

Parce que tu n’as pas une nature belliqueuse, ni le goût du métier de§ armés, un certain réveil de notre esprit guerrier t’ennuie. Comme s’il dépendait de nous d’être belliqueux ou pacifiques, au milieu d’une Europe armée jusqu’aux dents !… Nous différons en ceci que tu crois opportun de faire partager à tes compatriotes ton instinctive aversion du chauvinisme et ton horreur des maux bien connus de la guerre ; moi, je crois le contraire. II ne semble qu’une partie formidable va se jouer, tôt ou tard, mais peut-être très tôt, une partie d’où dépendra l’existence de la France comme grande puissance… 

La force ne tue pas les idées, mais la force peut tuer les nations qui sont les servantes des idées. Il faut que nous ayons la force pour nous, la force brutale, canons, mitrailleuses, cuirassés, la force morale, confiance en nous, volonté de vaincre, mépris des souffrances et de la mort, souvenir vivace des injustices subies. Enfin, il faut que nous soyons prêts à la guerre, et l’on n’est prêt à la guerre, que lorsqu’on y pense et qu’on n’en a pas peur. Voilà pourquoi je me réjouis de voir les préoccupations patriotiques prendre, depuis quelque temps, le pas sur les autres ; non qu’elles soient en elles-mêmes supérieures à toutes les autres, mais elles semblent les plus urgentes. 

Ne crains pas que nous en soyons diminués ! Devant l’approche du danger, l’âme des peuples grandit. Et lorsqu’elle envisage un avenir sanglant, elle se reprend à croire à l’immortalité.3

Ce patriote résolu ne se laisse pas duper, d’ailleurs, par le patriotisme purement verbal que la grande presse vient de remettre à la mode. On chante les victoires dé l’aviation française et l’on néglige ensuite d’entretenir le public du travail silencieux de l’aviation allemande, des crédits considérables dont elle est gratifiée. La patrie a besoin que nous ne vivions pas parmi les chimères… 

Mais elle a surtout besoin d’être aimée. Et nous savons quelle chose profonde Henry du Roure entend par l’amour. 

Une âme qui n’a pas été bouleversée, régénérée, enfantée en quelque sorte une seconde fois par l’amour, celle-là n’a jamais aimé. Il faut savoir pour combien d’âmes le patriotisme est cela, une raison de vivre, de vivre autrement, de mieux vivre ; une foi, avec toutes ses conséquences innombrables et graves. Voilà, au fond, la seule question intéressante. Le reste, les petites vagues à la surface de cette eau mouvante qu’on appelle l’opinion publique, qu’importe ! Le patriotisme est à la mode. Bon ; mais nous contenterons-nous des clameurs d’un jour ? De lueurs vives et brèves dont la nuit triompherait bientôt ?4

Ah ! que le patriotisme est loin pour lui d’une émotion passagère! Est-il possible de ne pas reconnaître dans l’accent de cette invocation l’offrande enthousiaste de toute une vie ? 

O ma Patrie ! Ton amour n’est pas sur les lèvres impies des rhéteurs qui voudraient-te voir désarmée parmi tes furieux ennemis ; mais il n’est pas non plus dans les calculs des avides marchands qui te vantent pour s’enrichir et font argent de ton drapeau. Accueille l’hommage fervent de nos cœurs silencieux. Ils se sont donnés à toi, pour jamais. Us souffrent de toutes tes blessures, ils palpitent de tous tes espoirs. Ils t’aiment douloureuse, autant et plus peut-être qu’ils ne t’aimeraient triomphante. Ils ne te séparent pas de leurs rêves de justice, et croiraient trahir la cause même d’une humanité fraternelle s’ils cessaient de te chérir. A travers une vie joyeuse ou triste, brève ou longue, permets qu’ils consacrent toujours à ta grandeur, à ta gloire, leur humilité passionnée. 

Il éprouve une vive joie à constater le renouveau de ferveur nationale qui émeut la jeunesse française et dont les enquêtes d’Agathon5 viennent de rendre compte. Mais il tient à souligner ce qui peut donner à ce renouveau toute sa force. 

Ma réponse à Agathon est bien sèche, incomplète ; j’aurais voulu exprimer une appréhension. On parle trop de ces renaissances. Si cela tourne à la mode, nous serons perdus, car les modes durent peu. Et justement j’aurais voulu montrer qu’une renaissance catholique intégrale offre des garanties de durée. Car notre religion a de telles exigences, nous impose de si précis devoirs quotidiens qu’on ne peut s’y plier par snobisme. Quand elle prend les âmes, elle les prend tout à fait, et pour longtemps. Tandis qu’il est si facile de crier : Vive l’armée ! Cela n’engage à rien — à moins que cela n’engage à faire trois ans de service, ce qui sera évidemment très désagréable, mais nécessaire.6

Ainsi son réalisme catholique rejoint, pour une même profession de foi, sou réalisme français. Les vertus chrétiennes ne sont pas seulement nécessaires à une démocratie qui veut être ordonnée et fraternelle : elles sont nécessaires d’abord à la France pour affronter « l’heure décisive », pour obtenir la victoire, si elle ne peut éviter le conflit, et pour survivre à sa victoire, pour durer. 

Le devoir civique qui prime tous les autres, c’est de sauvegarder nos raisons de vivre. Et peuvent-elles résister longtemps à l’épreuve de la réalité, les raisons de vivre qui ne sont pas chrétiennes ?7

Cet amour plus tendre, plus inquiet et vraiment passionné de la patrie s’est-il substitué dans son âme à la ferveur démocratique du Sillon ? Certains le pensèrent en constatant qu’Henry du Roure abordait plus rarement dans ses articles les questions ouvrières et les questions politiques. 

Il est très vrai qu’il est moins obsédé que ses camarades par les problèmes de l’organisation intérieure de la cité ou de l’usine… Mais peut-il y attacher la même importance qu’autrefois, alors que, l’oreille tendue vers l’Orient où gronde le canon, il attend d un jour à l’autre le tocsin formidable qui va lancer les peuples d’Occident dans la mêlée ? 

Il est très vrai aussi qu’il ramène souvent l’attention de ses lecteurs des idées abstraites de la politique sociale aux réalités tragiques de la vie privée… Mais n’est-il pas bon de se distraire parfois des programmes et des systèmes pour reprendre contact avec les besoins auxquels ils doivent satisfaire ? 

Les souffrances physiques et la détresse morale de ses frères et de ses sœurs les travailleurs des grandes villes ou des champs, les ouvrières des fabriques ou des mansardes, il n’a jamais cessé de les ressentir avec la tendre pitié d’un chrétien qui sait la valeur d’un verre d’eau donné au nom du Maître. Relisez ses enquêtes sur les logements ouvriers de nos faubourgs, ses chroniques sur les douloureuses rencontres de la rue… 

Dans la rue, deux ouvrières, se hâtant, me dépassèrent. De leur conversation, je saisis ce lambeau de phrase : 

Elle voulait toujours bien boire, bien manger, jamais avoir froid. Alors tu comprends… 

De qui parlaient-elles ? D’une compagne tombée, éblouie par la débauche qui nourrit et qui tient chaud ? Je ne sais. Mais je n’oublierai pas de quel ton cette voix disait :, bien boire} bien manger, jamais avoir froid.., comme si c’eussent été là des désirs inouïs, des ambitions folles, presque monstrueuses, tant elles étaient démesurées… 

Quelle pitié !… Et penser qu’ils sont des millions et des millions sur cette terre, dans ce pays, auprès de nous, mêlés à nous, qui sont toujours affamés, assoiffés, transis et qui le seront toujours… Cette voix, l’accent de cette voix, il y avait là de quoi bouleverser une âme, y faire germer toutes les semences de révolte… 

Mais il cherche toujours, au delà des grandes misères matérielles, les misères plus effrayantes des cœurs, et dans le généreux mouvement social auquel il s’est donné pour ne plus se reprendre, son rôle est de rappeler, avec une âpre indifférence pour tout le reste, que l’amour seul fait vivre les âmes. 

Et puis, j’ai pensé à ceux qui vivaient à l’abri de ces misères, aux bourgeois, aux riches… Et je les ai contemplés en esprit. Et j’ai vu qu’ils n’étaient pas meilleurs que les autres, ni plus grands, ni plus heureux. Et je me suis posé cette question : 

« Un révolutionnaire, s’il réalisait son rêve, s’il faisait que l’immense troupeau des hommes, pourvu du bien-être matériel fût semblable à ces bourgeois, que penserait-il, au soir de sa vie ? » 

Et je me suis dit qu’il serait désespéré. 

Ce qui est douloureux et scandaleux, dans la société, ce n’est pas qu’il y ait de la misère, mais que cette misère croupisse à côté de l’opulence, et que l’opulence soit indifférente à la misère Alors cette famille, puisque c’en est une, cette famille d’indifférents où les uns, la bouche pleine, regardent les autres mourir de faim, cette famille-là fait horreur. Tant qu’il y aura, de par le monde, un seul être misérable, tous ses frères, s’ils sont dignes du nom d’hommes, devront se dépenser avec passion pour le secourir. 

Et si les fossés profonds creusés entre le riche et le pauvre sont enfin comblés par l’amour — et l’amour ingénieux se sert des lois aussi bien que des aumônes, — alors, oui, il y aura quelque chose de changé. Mais s’ils le sont par l’artifice et par la haine, les hommes continueront de vivre dans cette atmosphère d’égoïsme et de méchanceté qui empoisonne les âmes et les tue. 

Et quand les âmes sont mortes, qu’importe la vie des corps ?8

Mais il n’y a pas d’amour sans renoncement, pas de société fraternelle sans ordre et sans discipline. Ces vérités qui sont de tous les siècles, qui dominent la lutte des classes parce qu’elles s’imposent à toute vie humaine, ce sont celles qu’il voit parfois le plus oubliées. Alors abandonnant à ses amis les hypothèses et les discussions sur les organisations plus justes de l’avenir9, consentant par avance et joyeusement à tous les droits nouveaux que les travailleurs pourront porter, il rappelle, par exemple, le caractère nécessaire et sacré de la loi du travail. 

Les bourgeois s’effraient volontiers des affiches incendiaires des syndicats, des menaces de grève générale et d’insurrection ; ils s’effraient d’une bagarre au Tivoli ou de quelques cris dans la rue. C’est enfantin ; il n’y a pas de quoi avoir peur. La lente, la sûre, la progressive dépréciation du travail, le discrédit où il tombe, de jour en jour, dans l’opinion ouvrière, voilà un fait bien autrement grave. On peut concevoir d’autres régimes économiques que le salariat. Il est récent, on en a connu bien d’autres ; mais on ne peut concevoir les nations grandes et l’humanité prospère quand nul ne voudra plus travailler. 

Il y a peu de sentiments plus sains et socialement plus utiles que le goût de la tâche bien faite, et il y en a peu qui se perdent davantage. Tous les patrons vous diront qu’on rencontre de plus en plus rarement un bon ouvrier, un ouvrier habile et désireux de l’être, et fier de l’être, ou simplement un manœuvre vigoureux qui se fasse gloire d’abattre beaucoup de besogne. Cela s’est vu pourtant. Mais il est entendu aujourd’hui qu’un travailleur est d’autant plus conscient qu’il travaille moins. Quand il peut dérober à celui qui l’emploie deux heures d’activité, il se rengorge ; pour sa petite part, il a rétabli l’équilibre social. 

En se croisant les bras, on travaille pour la société future : quel agréable apostolat ! 

Et ce qui rend plus déplaisant encore cet idéal de paresse, c’est que le prolétariat ne semble pas disposé à consacrer ses loisirs à des passe-temps sublimes, à la culture intellectuelle et morale, au travail civique. Les Universités populaires ont fait fiasco, mais les cafés sont pleins, les « beuglants » refusent du monde, et on ouvre les cinémas tous les jours. 

Cela est attristant, mais si quelqu’un a perdu le droit de s’en étonner et surtout de s’en indigner, c’est notre bourgeoisie. Au fond, tout en la détestant, le prolétariat n’a jamais cessé de la prendre pour exemple : « O bourgeoisie ! semble-t-il dire, comme tu es ignoble ! comme je te méprise ! Comme je voudrais être semblable à toi ! » 

[…] Il est dérisoire d’aller dire à un ouvrier envieux des bourgeois et désireux de ne rien faire : « Mon ami, le jeu de la loi de l’offre et de la demande exige que vous peiniez et que je me repose. » Il est plus dérisoire encore et plus odieux d’aller lui conseiller la résignation et l’amour du prochain, ou de lui parler de la beauté de l’effort, si l’on n’a soi-même d’autre préoccupation que de s’assurer le maximum de bien-être. 

Mais il n’est pas dérisoire de proclamer et de mettre en pratique la loi universelle du travail, cette loi qui s’impose à tous, et aux riches d’autant plus impérieusement qu’ils ont la possibilité matérielle de ne pas s’y plier. Le droit à la paresse n’est pas plus le droit du riche que celui du pauvre, ce n’est pas un droit humain. « L’homme doit manger son pain à la sueur de son front », c’est la plus vieille parole qu’ait entendue notre terre, et saint Paul la traduisait ainsi dans son rude langage : 

« Celui qui ne travaille pas ne doit pas manger. » 

De l’idéalisme qui projette surtout son objet dans la perspective du temps, il est certain qu’Henry du Roure s’est de plus en plus distrait. Il se prête à toutes les entreprises qu’inspire à ses amis le « mythe » de la cité future, car il sait qu’il est une force active et bienfaisante, une hardiesse nécessaire, le ressort même du progrès. Mais il ne l’utilise plus guère pour lui-même. C’est un problème d’avenir assez passionnant pour lui que de savoir si la France chrétienne, malgré les dangers intérieurs et extérieurs qui la menacent, saura garder pour elle et pour le monde avec sa force militaire la douceur et la libéralité de son génie. Les lieux d’élection de son cœur et de sa pensée, c’est, dans le présent, la patrie telle que l’histoire l’a faite et telle qu’elle est menacée, — et c’est surtout, au delà de tous les temps, au delà de la mort, la définitive cité de Dieu. 

Comme une passion qui gagne, pénètre, absorbe toutes les régions de l’âme, on sent croître en lui l’appétit des choses éternelles. Ses amis le voient de jour en jour pratiquer avec plus d’austérité la loi chrétienne du travail, non seulement, avec un admirable esprit de discipline et de pauvreté, du travail visible pour les causes qui lui sont chères, mais encore du travail invisible et plus rude qui mortifie son corps et son âme, le détache de la terre et l’engage plus avant dans le Royaume qui n’est pas de ce monde. 

Ce Royaume de Dieu est en lui. « Quel est donc ce jeune homme ? demandait un jour quelqu’un qui n’avait pu que l’entrevoir. Il a tout le ciel dans les yeux. » Sur ce ciel intérieur, ses paupières s’abaissent maintenant plus souvent, comme pour mieux ménager son entretien avec le Maître invisible. Personne ne peut obtenir un tète à tête avec lui, sans éprouver le sentiment d’une autre et mystérieuse Présence. 

Le Royaume de Dieu, c’est aussi, au milieu du monde, l’Église. Plus que jamais, Henry du Roure s’attache à elle d’une fidélité inconditionnée. Il s’irrite parfois de ce que certains catholiques n’osent manifester davantage la fierté de lui appartenir : « Qu’on nous laisse être catholiques avec abondance, éclat, jubilation et orgueil. Sans le catholicisme la vie ne vaudrait même pas la peine d’être méprisée !10 » « La doctrine catholique, dit-il un autre jour, même exposée là… (il venait de relire la Lettre pontificale condamnant le Sillon) est si belle, si profonde ! si intelligente, océan illimité, assez vaste pour toutes les voiles, assez riche en horizons pour tous les regards… »11 

Il est difficile de faire l’histoire d’une piété qui est aussi humble que profonde et qui ne publie jamais ses démarches. Nous savons seulement qu’elle paraît étrangère aux extraordinaires dévotions, qu’elle est nourrie de communions fréquentes, fidèle aux grandes cérémonies de la vie paroissiale, marquée de l’étrange pressentiment d’une mort prochaine en pleine jeunesse. Il ne s’effraie pas à l’idée que son capital de vie s’épuise. « La nouvelle jeunesse approche, cependant, nous la goûterons, et l’échéance se rapproche, la dure et bienfaisante mort. Il me semble souvent que je l’accueillerais avec un sourire très content. Mais… » ajoute-t-il humblement, « il faudrait y être pour savoir »12. 

C’est à la lumière de la mort qu’il juge de ses affections les plus chères : que vaut une amitié qui n’est pas, dès aujourd’hui, une anticipation de l’éternelle communion des saints ou un secours pour y introduire? 

En dépit de sa vie très active, il vit très retiré. Il aime s’envelopper de silence. Mais son active fidélité s’ingénie mieux que jamais à servir, même de très loin, ceux qu’il aime. Pour leur donner de la joie, du courage, de la confiance en Dieu et parfois en eux-mêmes, il dépense dans ses conversations ou dans ses lettres des trésors d’esprit, d’imagination, d’éloquence. Mais c’est lorsqu’ils souffrent, lorsqu’ils sont près de la mort que son amitié sait trouver les mots les plus profonds, les plus touchants. Parmi tant de lettres qui pourraient nous retenir, ne citons que celle-ci, adressée à un prêtre que consumait, à la lettre, le zèle des âmes et qui mourut, quelques semaines après, à trente-cinq ans, l’abbé Davot. 

31 octobre 1911 

Mon bien cher ami, 

En cette veille d’une de nos grandes fêtes chrétiennes, ma pensée va vers vous, qui souffrez loin de nous, si saintement, et qui, par l’admirable Communion des Saints, souffrez donc pour nous. Et je veux vous redire une fois de plus mon affection fidèle et profonde, et ma reconnaissance. Que de bien vous avez fait parmi nous, et à chacun de nous ! Vous êtes bien au milieu de nous le prêtre, l’image vivante du Christ, celui dont toute la vie, toutes les paroles, tous les gestes sont tendus vers les choses de l’au-delà, et nous invitent et nous aident à monter. Et vous êtes aussi l’ami, le meilleur, le plus sûr, le plus tendre et le plus surnaturel des amis. Votre pensée est associée au souvenir de tout ce que nous avons fait, de tout ce que nous avons aimé depuis dix ans. Elle m’aide aux heures difficiles à mieux comprendre ce que c’est que l’Église, le devoir, la piété, la vie chrétienne, la douceur évangélique, la charité et la résignation. J’achève demain une neuvaine que j’ai dite à votre intention. Puissiez-vous aussi avoir pour moi, tandis que je communierai pour vous, une pensée, une prière, une bénédiction. O mon bien cher ami, demandez à Dieu qu’il me donne un peu de cette paix admirable qui est en vous et dont j’ai souvent éprouvé le bienfait ! 

Je suis avec vous dans vos souffrances ; je vous en remercie encore ; je voudrais pouvoir vous témoigner efficacement mon affection et mon infinie et respectueuse reconnaissance.13

Mais l’idée et la cruelle réalité de la mort éclairent aussi la profondeur de l’union familiale. Jamais, mieux qu’au terrible moment où l’âme d’une mère bien-aimée quitte la terre, ces liens de chair et de sang ne révèlent toute leur force spirituelle et leur surnaturelle signification. Le lendemain de la mort de Mme du Roure, et alors que ses frères viennent de le remplacer dans la funèbre veillée, il écrit à un ami l’une de ses plus admirables lettres, humainement déchirante et surnaturellement apaisée. 

… La première douceur de cette première nuit passée tout entière auprès d’elle fut l’illumination de son angélique sourire, bon, apaisé, tendrement et tranquillement heureux, pauvre sourire trop rare lors de son passage sur terre, éclair que la mélancolie obscurcissait bien vite, et maintenant éternel sourire des élus. Je crois la voir arriver auprès de Jésus, les mains pleines, et n’ayant besoin d’autre témoignage que celui de son travail enfin achevé ; je crois l’entendre dire : « Seigneur, la journée que vous m’aviez donnée est close ; Seigneur, vous êtes juste. Je suis lasse et je me suis lassée en travaillant pour vous. Seigneur, donnez-moi mon repos et mon salaire. » Et à la vue de ce salaire de paradis, son pauvre doux visage s’éclaire d’une divine joie. 

Peut-être aussi est-ce une petite part de cette joie, que la vue des siens enlacés auprès de son lit mortuaire, ne faisant qu’un, incroyablement unis, mêlés, fondus, surpris de sentir qu’ils s’aimaient tant, et qu’ils sont incomplets les uns sans les autres. A cause de cela il y avait une joie profonde dans le déchirement de l’arrivée de Pierre, notre petit dragon (en garnison à Angers) accouru tout de suite depuis la chambrée ; et dans l’arrivée de Jacques, sergent à Saint-Mihiel; et de Charles… Tout cela rouvrait nos plaies, mais ce n’était bientôt plus qu’une seule plaie sûr an seul corps : la famille que Maman avait faite et qui a pris conscience d’elle-même… 

… Madeleine a déjà chargé sur ses épaules le fardeau’ qu’elle ne posera plus ; et c’est Maman qui revit en elle, dans son courage, dans son abnégation inimaginable, dans sa volonté de servir, dans sa tendresse toute bienfaisante et jamais égoïste. Je voudrais l’aider un peu, la soulager un peu, mieux que je n’ai fait pour celle qu’elle représente aujourd’hui. 

Et ce qui empêche notre douleur d’être un désespoir, c’est ce sentiment d’une tâche qui continue, d’une tradition d’amour et d’honneur à faire vivre ; le sentiment de nos devoirs d’aînés envers ceux qui vont être hommes, Jacques, Pierre, envers Papa si douloureusement désemparé, si bon, si aimant, à qui nous devons tant et qui ne le sait pas envers elle surtout, à qui il faut être fidèles, et qui n’a vécu que pour que nous vivions ; à notre tour, il faut due. nous vivions pour d’autres, que nous leur transmettions ce calice amer et enivrant de la vie chrétienne. 

Aide-nous, mon ami… Prie pour que nous soyons bien une famille, le plus possible semblable à ce que Dieu veut, et non point une Ligue d’admiration et d’aide pratique mutuelle, pour que notre union soit fondée en Dieu. 

Jeune sillonniste, je ne savais pas tout ce que je sais maintenant et surtout depuis trois jours, et je voyais volontiers dans les parents ceux qui paralysent l’élan des enfants ; je ne croyais qu’aux sentiments de choix, d’élection, à l’individualisme du coeur et de la vie chrétienne. Il me semble que je peux élargir notre pensée d’alors sans lui ravir sa beauté.14

On hésite à livrer au public des fragments dont la beauté est si intime… Pardonne-nous, ô mon ami ! Mais si ces lignes sont lues par d’autres que celui auquel elles étaient destinées, tu sais que ce n’est pas pour quelles satisfassent une vaine curiosité ou l’humain goût des larmes — c’est pour qu’elles témoignent de ce que sont la vie et la mort dans une famille selon la volonté de Dieu. 

Depuis plusieurs années déjà — depuis le recueillement de Rungis, pendant l’été de 1907 — il s’était exercé à accueillir les douleurs et les déceptions comme de providentielles amies, des messagères de fécondes certitudes. Mais cette mort de sa mère, mieux que toute autre peine, l’introduit au cœur des vérités surnaturelles auxquelles il veut soumettre sa vie. 

Il me semble maintenant, dit-il quelques jours plus tard, qu’un abîme me sépare de toutes choses et de tout le monde et je n’ai besoin que de silence et de recueillement… 

Une éblouissante lumière vient d’éclairer ma vie ; j’ai vu brusquement la figure, la place de tout ce qui la remplissait ou l’encombrait …15 

Aussi veut-il se débarrasse radicalement « des mille vaines préoccupations, des sots et vaniteux bavardages ». Ce qu’il faut, c’est « travailler, produire, éclairer les autres en s’éclairant soi-même par la méditation féconde ». 

Pour ce plan de travail, Paris lui semble un dangereux séjour. Il en avait aimé jusque-là l’activité fiévreuse. Et voici ce qu’il en dit maintenant, au retour d’un voyage de trois jours dans les Pyrénées, destiné à réconforter par la joie de sa présence un de ses amis malade. 

Ce Paris ! Je t’en ai dit beaucoup de mal. Je ne lui pardonne pas d’être une immense conspiration contre la vie intérieure. Il attire, il séduit, il occupe, il gaspille, il appauvrit. Il donne l’illusion de l’activité, comme la fièvre donne L’illusion de la vigueur. Il use sans profit. Il est intelligent et bavard, sans profondeur. Il prend les âmes et donne peu en échange. Il est inépuisable en mauvais conseils, avare d’inspirations hautes. Les théâtres y tiennent plus de place que les églises et les journaux que la pensée. Il a la générosité des paroles, même des gestes… Mais paroles envolées, gestes sans lendemains, trompeuse monnaie qui ne secourt point la misère des cœurs… 

Méfie-toi de cette chimère, dont les yeux ensorceleurs hantent souvent ceux qui l’ont connue et quittée. Ne te laisse pas aller à l’aimer. Préfère ton gave et tes montagnes, tes petites rues et tes platanes, le vent qui souffle tour à tour d’Espagne et de France et change, de ses grands coups d’ailes, la figure de l’horizon ; préfère la Vierge de Lourdes, souriante au-dessus du brasier des cierges, ton vieux lycée dont les murs épais abritent de si nobles causeries sur le devoir, la responsabilité, et tout ce qui fait la noblesse de nos âmes… 

Mais moi, je ne suis plus de Paris ; j’ai dit adieu dans mon cœur à la vaste ville, à « ses palais et ses marbres » dont parlait somptueusement le père Hugo, et tout mon effort quotidien tend à créer quelque oasis spirituelle où je me réfugie, hors des mirages et des tourbillons de sable de ce désert desséché…16

Mais ce travail, le fera-t-il, comme il en a eu quelquefois ridée, en s’arrachant complètement au monde ? Déjà, un an auparavant, en félicitant le même ami de la naissance d’un fils, il jugeait sévèrement sa propre liberté : « Ceux qui se dérobent à la tâche commune n’en ont le droit que s’ils se donnent à leurs frères, ou bien à Dieu, avec une ardeur décuplée… Il avouait le besoin d’une règle supérieure à sa fantaisie : « Mon goût va vers la liberté et mon âme rêve d’une chaîne. Enfin l’avenir en décidera…»17 La mort de sa mère et les responsabilités dont elle le charge favorisent à la fois et arrêtent cet attrait vers la vie monastique ; « Pour moi, je ne sais pas bien ce que je rêve. De graves pensées m’ont sollicité, il y a déjà un mois, avec une insistance étrange. Je ne sais si elles peuvent s’accorder à la réalité nouvelle, aux exigences de ma nouvelle vie, qu’une absence a bouleversée, et qui doit venir en aide à d’autres, au moins moralement. »18 

Il n’ira pas vers le cloître, vers le grand asile de paix où l’on peut aimer sans mesure et sans déception. Mais il continuera, parmi le mondé, à lutter pour la vérité divine. Chaque jour davantage, il est façonné par la prière et la méditation à l’image de ce tendre et violent auteur de l’Imitation qu’il discutait, au temps de son adolescence, et qu’il comprend si bien, maintenant, que l’on se demande s’il ne se retrouve pas, en lui : 

Je vois l’Imitation comme l’histoire tragique d’une âme qui contemple la perfection, l’adore, voudrait la posséder, être possédée par elle, s’y confondre, s’y perdre et qui ne peut pas ; qui ne parvient pas à se dégager tout à fait de cette affreuse pesanteur du péché originel ; qui s’élance, et qui retombe ; assiégée, après avoir vaincu ; mais ne cessant jamais de croire et d’espérer… 

Non ce n’est pas, comme le pensent les incroyants, une sorte de surhomme desséché, momifié, qui a écrit ; ces lignes ! Qu’il est vivant, au contraire! Quelle puissance de désir, d’amour et de haine ! Quelle aptitude à souffrir ! Quelle soif de bonheur, d’infini !… Quand il condamne si rudement nos faiblesses, et celles que nous chérissons davantage, et qu’il semble nous refuser même d’innocentes joies pour lesquelles nous demandons grâce, ce n’est pas inintelligente austérité, insensibilité monstrueuse, c’est le furieux, l’irrésistible élan d’une âme qui se rue de la terre au ciel, des ténèbres à la lumière.19

Et nous aussi nous savons que ce n’est pas par ignorance de la vie qu’Henry du Roure aspire à s’en délivrer. A quelle beauté a-t-il été insensible, à quelles fièvres d’enthousiasme et d’action n’a-t-il pas cédé, dans quelle pure joie d’aimer n’a-t-il pas essayé de se perdre ? Mais il à découvert que l’absolu n’est pas de ce monde. Et il ne peut désormais qu’élargir et préparer son âme pour des consolations infinies. 

Notes

1Lettre à L. C., 4 août 1911. Voir sur le « Préfet et la plus petite France » l’article de la Démocratie du 8 août 1911, reproduit dans lés Chroniques françaises et chrétiennes , 1ère édition, p. 125. 

2Lettre à L. C., 3 août 1913. 

3Dialogue sur le sentiment patriotique dans la Démocratie du 10 décembre 1912. 

4Enthousiasmes et devoirs dans le Démocratie du 27 mars 1913. 

5Lettre à L. C., 18 février 1913. Le ministère Briand venait de déposer devant le Parlement le projet de la loi de trois ans. 

6V. dans Les jeunes gens d’aujourd’hui, enquête d’Agathon (Alfred de Tarde et Henri Massis), la réponse d’Henry du Roure. 

71812-1912, dans la Démocratie du 31 décerner 1911. 

8Une voix de de l’abîme, dans la Démocratie du 10 janvier 1912 ; — libre-propos reproduit dans les Essais et Nouvelles, p. 317. 

9Il a pourtant apporté une remarquable contribution à ces discussions économiques, morales et juridiques dans sa thèse de doctorat sur le Règlement d’atelier et le contrat de travail. Cette thèse, rédigée dans ses parties essentielles dés 1903, ne fut soutenue que le 33 avril 1910 devant la Faculté de Droit de Paris. Reçue avec éloges, elle fut retenue pour le concours de la médaille d’or et obtint une mention honorable. Imprimée chez Eugène Picquoin, elle ne fut pas mise dans le commerce. Henry du Roure connaissait l’avidité du public sillonniste pour tout ce qu’il écrivait et il craignait, en signalant l’apparition d’un tel ouvrage, d’entraîner trop de camarades à l’achat d’un livre coûteux qui, par son appareil technique, ne pouvait leur convenir. 

Cette étude juridique du règlement d’atelier et de ses clauses introduisait l’auteur au cœur d’un problème sociologique et moral, celui de l’autorité dans l’usine. 

Il montrait d’abord l’insuffisance des catégories du Code civil à exprimer ce fait inévitable de l’autorité. Puis, par une discussion des thèses extrêmes du paternalisme et de l’individualisme, toutes les deux inadéquates à la psychologie réelle des patrons et des ouvriers d’aujourd’hui, il mettait en évidence le caractère instable de notre organisation du travail. Il montrait enfin le syndicalisme révolutionnaire non seulement incapable d’usurper, dans la société de demain la fonction patronale, mais incapable aujourd’hui de la comprendre, — rendant par suite cette fonction d’autant plus nécessaire qu’il la niait davantage… 

10Lettre à L.C., du 5 février 1911. 

11Lettre au même, 1er février 1914. 

12Lettre à L.C. écrite pendant la nuit de Noël 1910, au retour de la messe de minuit. 

13Voir sur l’abbé Davot et son ministère sacerdotal les deux articles qu’écrivit Henry du Roure en février 11912 et en juin 1912, reproduites dans les Essais et nouvelles, p. 253. 

14Lettre à L.C., 22 janvier 1914. 

15Lettre à L.C., 1er février 1914. 

16Lettre à L.C., 25 février 1914. 

17Lettre au même, 6 janvier 1913. 

18Lettre à L.C., 1er février 1914. 

19En lisant l’Imitation, dans la Démocratie du 26février 1914.

SOURCE

Léonard Constant, Henry du Roure, Bloud et Gay, Paris, 1917, 238p.