Chapitre 5: Le Sillon

Chapitre 5

… Certain que la forme la plus parfaite et la plut féconde du dévouement est le sacrifice, il s’était toujours imposé les tâches les plus utiles aux autres, et, pour qu’elles fussent utiles à lui-même, il avait préféré les obscures. – Etienne Lamy, parlant d’Henry du Roure à l’Académie française dans son Rapport sur les concours de l’année 1915. 

« Une vie active, passionnée, entièrement harmonieuse… » Active, certes, elle devait l’être cette vie qu’un travail acharné allait menacer, en deux ans, d’épuisement. Entièrement harmonieuse, elle devait l’être aussi, par l’unité qui s’introduit là où règne une pure passion. Mais cette harmonie intérieure n’est pas conquise sans peines et sans renoncements. 

Deux ans et demi après le pèlerinage à Rome, la situation du Sillon en France est profondément modifiée. Elle autorise à la fois d’immenses espoirs et de graves inquiétudes. Dans les milieux les plus divers, le Sillon suscite des adhésions et des sympathies. Dans les séminaires, dans les Facultés, à l’École Normale et dans toutes les grandes écoles, dans les syndicats ouvriers, dans tous les milieux que peut atteindre une propagande d’idées et jusqu’au fond des campagnes, il compte des militants ou des amis. Il a fondé, en octobre 1905, un hebdomadaire, l’Éveil démocratique, dont le tirage s’élève, en 1907, à plus de 60 000 exemplaires1. Mais ces victoires mêmes lui créent de furieux ennemis. 

Partout, en effet, il veut établir des séparations ou conclure des ententes auxquelles les partis existants ne peuvent consentir sans se renier eux- mêmes. Il veut séparer, dans l’imagination et le sentiment populaire la cause de l’Eglise et celle des adversaires, avoués ou timides, de la République, — la cause de la République et celle des francs-maçons et des laïcisateurs antichrétiens, — la cause de l’organisation ouvrière et celle des socialistes matérialistes ou des syndicalistes antipatriotes et saboteurs. Et il cherche, au contraire, pour des initiatives bienfaisantes et définies à unir les hommes qui peuvent être réellement d’accord : monarchistes et républicains catholiques, lorsqu’il s’agit des libertés de l’Eglise, catholiques, protestants, incroyants idéalistes lorsqu’il s’agit de combattre l’alcoolisme ou la pornographie ; ouvriers de toute opinion politique lorsqu’il s’agit des réformes immédiatement nécessaires dans l’organisation du travail. 

Naturellement, les partis se défendent avec à prêté. Ils dénoncent le Sillon ici comme une force de révolution et d’hérésie, là comme traître à la classe ouvrière, ailleurs comme dangereux pour la République. Mais qu’importe aux sillonnistes ! Discuter, batailler contre l’Action française qui vient de fonder son journal quotidien, contre la Confédération générale du Travail qui vient de se révéler à l’opinion publique parles grèves révolutionnaires de Limoges et des mines du Pas-de-Calais, contre le Parti socialiste qui a réalisé son unité nationale et internationale, contre les Jaunes qui veulent entraîner la masse des ouvriers pacifiques dans des organisations suspectes de peu d’indépendance vis-à-vis du patronat, — exiger de la clarté, contraindre chacun à révéler publiquement ses idées directrices inavouées, et n’avoir rien à cacher soi-même, quelle joie pour des âmes fières, insoucieuses des ambitions ou des prudences communes ! Renoncer au présent pour conquérir l’avenir, être seul, s’il le faut, et contre tous — mais avoir raison ! 

Nous venons d’avoir un Congrès syndical extrêmement intéressant. L’une des séances de travail nous a donné le spectacle d’une discussion vraiment merveilleuse entre Marc, Keûfer, et Zirnheld (du syndicat des Petits-Carreaux). Keûfer a dû s’entendre dire de dures vérités auxquelles il ne savait trop que répondre ; il avait l’air tout à fait petit garçon, sous les apostrophes véhémentes de Marc qui lui demandait raison de sa collaboration à l’oeuvre antimilitariste et antireligieuse de la Confédération du Travail. Cela avait une fière allure, et le Sillon sortait grandi de ce débat. Il commence à être une force, même dans ces milieux-là, qu’il inquiète par son intransigeance et la liberté de ses allures. Nous verrons de belles choses, d’ici quelques années. 

Mais les politiciens ne nous aiment pas. Nous avions cru avoir, pour notre meeting sur la Pologne, Jaurès, Buisson, Meslier, Pressensé, Havet, Lerolle, de Lamarzelle, ou d’Estournelles de Constant, d’autres encore… On leur a fait de courtoises visites… Rien. Jaurès a dissuadé tous ses collègues dont quelques-uns avaient déjà accepté et se sont décommandés. Buisson lui-même s’est effrayé d’être seul et n’a pas osé venir. Il n’y avait donc que le Sillon et ce n’était pas plus mal pour cela. 

Une seule hostilité ne peut être acceptée d’un cœur léger : celle des chefs de l’Église. Car ces chefs ne sont pas ceux d’un parti de la sympathie duquel il est aisé de se passer. Ce sont des pères qu’il est douloureux de contrister, même lorsqu’on croit avoir raison, même lorsqu’on est certain qu’ils se trompent au moins sur les intentions de ceux qu’ils censurent. Or cette hostilité a commencé à te manifester, en certains diocèses, et les conflits vont s’aggraver. On reproche aux sillonnistes leur indépendance civique comme une coupable indiscipline, leur hardiesse sociale comme une erreur révolutionnaire, leur ferveur républicaine comme un fanatisme ruineux pour l’union des catholiques ou injurieux pour l’Église brutalement séparée de l’État et spoliée par la République. Et de tout cela se dégage, aux yeux de certains théologiens, l’image d’un libéralisme doctrinal qui doit entraîner les sillonnistes, en dépit de leur piété, hors de l’orthodoxie. 

Deux confusions — peut-être inévitables — ont beaucoup contribué à entretenir ces impressions défavorables. Le Sillon s’était dès l’abord imposé à l’attention et à la sympathie du clergé comme une œuvre de jeunesse et comme une œuvre surtout religieuse : on le tenait pour un groupe de « raves jeunes gens » capables de se faire « casser la figure » pour la défense des églises. En dépit de ses déclarations démocratiques, renouvelées devant le Pape lui-même, en dépit des années qui transformaient les bons jeunes gens en citoyens munis de tous leurs droits, soucieux de dire leur mot dans les débats sociaux et politiques de leur pays, en dépit du caractère national de ses manifestations, l’opinion (guidée par la presse qui voit les choses en gros) continuait à voir en lui une sorte de « Jeunesse catholique » plus entreprenante et plus hardie qui devait, semblait-il, comme les différentes œuvres des paroisses ou des diocèses, tomber immédiatement sous la direction des évêques. Le jour où le Sillon revendiqua publiquement son caractère et ses droits de « mouvement laïque », cette définition parut à beaucoup un acte scandaleux, une preuve décisive de libéralisme condamnable. 

Aux défiances des chefs religieux qu’ils croient imméritées, aux hostilités violentes des partis ou à leurs silences calculés, les sillonnistes ne répondent qu’en s’acharnant à la diffusion de leurs idées véritables. On peut s’étonner qu’Henry du Roure se mêle si rarement à des polémiques pu son bon sens lucide et son ironie feraient merveille. C’est qu’une œuvre capitale le retient : il anime de son esprit l’organisation matérielle de la propagande. 

Vendre des journaux et des brochures, surveiller les finances d’une entreprise : est-il rien, en apparence, de plus prosaïque ? Avec une âpre joie, le jeune homme s’est jeté sur cette tâche aride et épuisante et dont les mérites sont ignorés. Mais il ne dépend pas de son humilité que ce rôle d’administrateur reste un rôle sans éclat. Il lui est impossible de se donner à un travail quelconque — il raille parfois cette disposition comme une véritable manie, la manie de records — sans essayer aussitôt, avec une passion inventive et inlassable, de le pousser à son dernier degré de perfection II lui est surtout impossible de tendre au succès et de l’obtenir sans en dégager tous les éléments d’intérêt humain et de beauté morale. 

Et voilà pourquoi il y a des pages si captivantes dans ce Bulletin d’action et de propagande qu’il rédige, pendant trois ans2, d’un bout à l’autre :: ce ne sont pas seulement des chiffres qu’il y gouverne, mais des âmes qu’il entraîne en leur inspirant la fierté de leur action. Tant qu’il y aura une presse, de par le monde, et des idées généreuses que des hommes voudront propager par des moyens dignes d’elles, ces réflexions pénétrantes et ces monitions pressantes garderont une fraîcheur de vérité et de beauté qui ne se flétrira pas. 

Le désir du profit a été, jusqu’ici, le ressort puissant et presque unique de toutes les entreprises. Pourquoi la générosité, la fidélité, l’enthousiasme qui sont des forces aussi, ne seraient- elles pas de même captées, guidées, maintenues en action ? Il faut que les sillonnistes sachent être, pour la Cause, camelots entreprenants, commerçants avisés, administrateurs rigoureux. Y sont-ils dès à présent disposés ? Non. La plupart restent de doux ou ardents rêveurs avides seulement de nobles émotions : ils n’ont pas converti leurs impulsions sentimentales en volonté tenace, en travail obscur et acharné. C’est pourquoi Henry du Roure les assaille et les presse, poursuivant de son impitoyable ironie toutes les formes de l’égoïsme, de la paresse, de la peur et du respect humain. 

Élargissant l’exemple donné par les Jeunes Gardes, « les camelots du bon Dieu » que chantait Colas, il veut obtenir de tous les militants qu’ils soient vendeurs de l’Eveil démocratique. Le Sillon ne peut livrer son journal à des dépositaires indifférents à son succès, il n’est pas assez riche pour lui faire de la réclame, par les voies commerciales ordinaires ; il lui faut une réclame vivante, d’efficacité incomparable. Le public n’est plus guère ému par les affiches géantes : ses yeux sont blasés. Mais dans un monde où il ne croit voir que les calculs mesquins ou cyniques de l’égoïsme, comment ne serait-il pas frappé, intéressé et déjà à moitié conquis par la hardiesse surprenante de vendeurs volontaires, appartenant à toutes les classes sociales ? Dans ce domaine inexploré il faut oser au delà de toutes les possibilités apparentes. Les Lillois se plaignent-ils de ne pouvoir vendre plus de quelques centaines de journaux ? Henry du Roure part pour Lille, un soir d’hiver, il fait à ses camelots une brève harangue et le lendemain, malgré un temps affreux, ils vendent ensemble les deux mille exemplaires de l’Eveil démocratique qu’il avait apportés. 

L’administrateur ne propose pas seulement à ses camarades une nouvelle forme de dévouement, il veut obtenir d’eux un profond travail sur eux- mêmes. Il s’agit de créer comme une autre génération, une autre race de sillonnistes. Mais il ne parle jamais aux autres d’un travail dont il n’a pas lui-même donné l’exemple. Aussi pouvons-nous retrouver bien dés traits de sa psychologie personnelle dans les deux portraits des sillonnistes dont il nous offre la comparaison. 

Nous l’avons si souvent tracé, de profil, de dos ou de face, le portrait du sillonniste de seize ans, ouvert, affectueux, tendre, bientôt ému d’enthousiasme ou de pitié, sujet d’ailleurs au découragement, mais prompt à se reprendre, plus passionné qu’avant ; d’extérieur avenant, alerte, inévitablement Jeune Garde, souple en sa tenue blanche et noire, rieur, gai, les chansons du Sillon aux lèvres, toujours prêt à lancer un toast vibrant ou à pleurer, un soir de congrès, en se jetant dans les bras d’un ami… C’est un aspect très sympathique, très séduisant du sillonniste : sa bonne volonté attire naturellement, on l’aime malgré ses idées qu’on croit pouvoir changer aisément. Mais il surprend par sa constance, rebelle aux influences étrangères, heureux même, d’un bonheur très particulier et très noble, d’être en butte à des ennuis qui prennent volontiers le nom de persécutions ; alors il s’affermit, puisant sa force en une fièvre de piété, d’affection et d’enthousiasme ; on le raillait, — mais, comme il tient bon, on se met en colère. Il résiste et triomphe : mais si seul, si faible ! L’excitation de la lutte tombée, il voit sa misère, et pris d’un vertige d’effroi, moralement délaissé, presque toujours, de quelques-uns qu’il aimait, il connaît enfin la souffrance, après l’avoir longtemps chantée. 

Quelle force, la fougue juvénile de ces âmes débordantes, dans un pays comme la France, où le frisson de l’amour et de la foi se propage comme le feu ! 

Quand nous serons morts depuis longtemps et qu’on parlera du Sillon comme d’une chose très ancienne (mais parlera-t-on du Sillon ?) deux témoignages resteront de cet état d’esprit des sillonnistes d’hier, d’aujourd’hui — et de demain sans doute : les chansons de Colas, le béret et la chemise blanche des Jeunes Gardes. 

Sans costume et sans chansons, on peut concevoir un autre sillonniste, ayant une fois enfermé dans son âme, loin des disputes et, s’il se peut, à l’abri des mouvements désordonnés du cœur, une résolution immuable de poursuivre l’idéal très haut qu’il a choisi, et rappliquant de toutes ses forces à vouloir et à agir. (L’autre aussi agissait, certes ! mais un peu comme les enfants jouent, avec impétuosité, désordre, et par saccades.) 

Qu’il ait dix-huit ans ou quarante, un corps agile ou infirme, n’importe ! Peu soucieux de plaire, il ambitionne cependant, et avec quelle soif de succès ! de se ranger parmi la petite troupe glorieuse des hommes qui contribuent à façonner leur temps. Ses armes sont : un esprit lucide et froid au service d’une volonté bien trempée. 

Un certain instinct de domination est en lui qu’il cherche à satisfaire en acquérant d’abord la maîtrise de soi. La lutte pour la possession de soi-même, lutte âpre et longue, où la défaite est fréquente et la victoire dernière impossible, cette lutte quotidienne, silencieuse, secrète, quelle source d’émotions fortes ! Parfois, comme sous une rafale, tout l’océan des forces inconscientes de l’âme se soulève, et c’est comme une tempête intérieure. Mais l’esprit, maître de lui, n’est pas comme l’épave sur les vagues ; il est comme le pêcheur accoudé à la digue, et qui regarde l’eau se briser sur les roches, à ses pieds. Dans ce bouleversement de l’être, quand la colère, la haine, la vengeance font rage, l’esprit jouit jusqu’à l’enivrement de voir ces forces déchaînées, et d’être sauf. Le danger, c’est qu’à ce jeu, l’orgueil grandit. Mais le remède est dans la faiblesse humaine, qui veut que les meilleures volontés parfois défaillent et s’humilient. 

Cette nature comporte habituellement la volonté de demeurer impénétrable aux autres. Pourquoi ? C’est peut-être dans la pensée qu’un sentiment qui ne s’est pas affirmé est moins fort, plus vite dompté (que de gens ne se mettent en colère qu’au bruit de leurs paroles !) c’est aussi qu’à défaut de la maîtrise de soi on poursuit du moins l’apparence de la maîtrise. Troublé d’effroi ou de joie, ou de convoitise, on réussit à garder sur son visage, sinon en soi- même, l’impassibilité à laquelle on prétend. Aux yeux des autres, on parait tel qu’on voudrait être. On s’y trompe soi-même. L’orgueil y trouve son compte. Mais aussi, par cette maîtrise physique, on s’achemine à la maîtrise véritable de l’âme sur toutes les puissances inférieures de l’être. 

C’est une force, d’ailleurs, de ne pas se livrer ; car toute rencontre avec d’autres hommes est un peu un combat : et les bons généraux ne se laissent pas deviner. La race d’hommes dont je parle est volontairement silencieuse, et par son silence l’emporte déjà sur les autres qui s’usent en vaines paroles tandis qu’elle observe et juge. 

Il y a dans ce type de sillonniste moins de spontanéité que dans le premier et plus de jugement ; moins d’entrain et plus de ténacité ; moins d’intuitions heureuses peut-être, mais plus de réflexion et de méthode. 

Et surtout, il veut vaincre, et, plus âprement encore, il veut vouloir, A mettre en oeuvre sa volonté, ou tout simplement à en prendre conscience, à la sentir en lui qui frémit et qui s’exalte, il trouve une joie que rien n’égale. Son désir de domination se hausse jusqu’à contraindre les choses elles-mêmes, jusqu’à commander aux montagnes de marcher, comme il est dit dans l’Evangile. 

Il ne pense pas : ceci est ou n’est pas possible. Il n’interroge pas l’horizon. Son langage ne s’attache pas aux mais, aux si, aux peut-être. Il dit : ceci sera. Il ne s’énerve pas à la vaine attente de concours étrangers ou de circonstances heureuses : il sait que les autres feront toujours défaut ; il sait aussi que nous pouvons intimider le destin par notre certitude. Les choses sont lâches ; une parole ferme, un regard froid leur font peur ; elles trahissent qui hésite, qui larmoie, qui tremble ; elles cèdent à toute volonté forte3. 

Il y a une chose dont la volonté la plus tendue ne peut toujours s’assurer la possession : c’est la santé physique. Henry du Roure en fit, pendant l’hiver de 1907, la cruelle expérience. De là date un profond ébranlement de sa santé, qui ne sera jamais complètement rétablie. Pendant la détente qu’un sévère régime impose à sa fièvre de travail, il écrit plus longuement à ses amis. On verra, dans cette lettre, comment il juge, sur le ton grave ou ironique, son « activité de fourmi » ou son a rôle un peu ridicule de metteur en scène : on verra surtout les raisons de politique religieuse qui lui font considérer comme nécessaire sa tâche actuelle. A ce moment, Marc Sangnier venait de partir pour Rome — où il devait avoir une audience du Pape — et pour un voyage de propagande dans le Midi de la France, la Corse et l’Algérie. 

31 mars 1907. Jour de Pâques. 

Bonne fête de Pâques ! « Le Christ est ressuscité ! » Il y a beaucoup d’allégresse et la plus profonde et la plus douce, dans ces fêtes chrétiennes, anniversaires des plus grandes joies que le monde ait connues. J’étais ce soir au salut à Saint-Sulpice, un de ces beaux saluts que tu as sans doute connus, et j’y ai goûté une paix étrange, pendant que la voix des enfants de chœur jetait aux voûtes de l’église les notes joyeuses de l’O Filii, et que les deux orgues se renvoyaient les accords de nos vieux airs. J’envie ainsi de temps en temps la vie harmonieuse d’un moine, dédaigneux de nos activités de fourmis, et qui vit dans la sérénité en chantant les louanges du Seigneur. N’a-t-il pas pris la meilleure part ? Peut-il jamais songer à regretter nos impatiences, nos fièvres, notre vie essoufflée et inquiète ? 

— Tu ne sais peut-être pas — non, tu ne sais certainement pas — que je suis malade depuis trois mois. On m’a même cru poitrinaire pendant quarante-huit heures. Je n’étais que fatigué, extrêmement, d’où ralentissement de la respiration, diminution du « murmure vésiculaire », etc., — mais point de tuberculose. Un repos de trois semaines en janvier, suivi d’une reprise de travail prématurée (pour le Congrès d’Orléans), et depuis, un repos presque absolu, un temps de sommeil invraisemblable, des promenades en voiture chaque jour, voilà le bilan de mon trimestre, qui fut assez triste, comme tu le vois. Cela m’a valu quelques journées de marasme et de découragement bien compréhensibles. Et cela me vaut aussi la privation de ce voyage que je devais faire avec Marc, et dont le séjour en Corse devait être l’étape la plus sympathique. Cela me fatiguerait outre mesure, ces raids en chemin de fer et en bateau, avec les émotions des réunions publiques ou les attentes dans les antichambres du Vatican, pour tout repos. Ici, je reprendrai discrètement, avec encore toutes sortes d’entraves, ma vie active d’autrefois, je me referai industriel et commerçant, pour le bien de l’Eveil et du budget du Sillon. 

[…] J’aurais eu une vraie joie à te revoir, dans ton cadre, et à apprendre de toi si décidément tu es heureux et si tu te refais une patrie dans ton exil. Et nous aurions causé, peut-être, un peu plus longuement que nous ne l’avons fait depuis longtemps, comme aux temps où nous nous sommes connus, quand tu découvrais Marc et cette vie passionnée du Sillon, qui nous use, nous brûle, et que nous aimons tout de même. 

Je ris quelquefois tout seul de ce que je dis et de ce que je fais, et je ne comprends pas très bien comment j’en suis arrivé à m’incarner dans ce rôle un peu ridicule de metteur en scène de notre propagande, toujours occupé à faire des boniments au public et à compter les recettes de la soirée. Mais j’aime assez une activité matérielle qui retient l’attention et chasse la lassitude et la tristesse. Et surtout, je suis si intimement persuadé que ce travail de brute est nécessaire et qu’il faut nous hâter de fourbir nos armes avant la bataille ! Une telle hostilité nous enserre de tous côtés ! En France, celle de tous les partis, et des trois quarts des évêques ; et de l’autre côté des Alpes, je suppose qu’on aimerait assez que nous nous taisions. Tout cela va lentement et on ne fera rien contre nous de trop net d’ici quelques années, j’espère : en attendant, plusieurs évêques interdisent à leurs prêtres toute participation à nos réunions, à nos cercles d’études ; nous sommes, en fait, chassés des patronages. Alors, comment nous recruter ? Nous progressons dans l’opinion publique, mais bien lentement, car la grande presse se tait avec ensemble. Il faut faire une trouée, et comment sinon en ayant un quotidien et en faisant nommer Marc député — ceci dans trois ans, et le quotidien dans quatre ou cinq ans. Donc, travailler avec acharnement pour préparer cela, avant qu’on nous ait mis dans l’impossibilité d’agir. Tu comprends ? — Car enfin Marc député, et à la tête d’un quotidien, on finira bien par saisir que nous sommes sur le terrain temporel, et nous n’étoufferons plus dans ce rôle de bons jeunes gens un peu indisciplinés. 

Quand toutes ces belles choses se passeront, si elles se passent, tu nous seras revenu, je pense ; et sois sûr qu’il y aura tout de même, en dépit du Bulletin d’action et de propagande, de bonnes heures pour causer, rêver, prier ensemble. Autrement, serait-ce une vie de « chevaliers », comme nous disions un soir, si tu t’en souviens, avant de prendre le train pour Soissons, où je devais faire un laïus? 

[…] Je te souhaite toute sorte de joies, et te demande une pensée, parfois, et une prière. Soigne bien Marc ! 

Les mois se passent et les forces ne reviennent pas. Il doit aller vivre à la campagne, à Rungis, tout près de Paris. Il continue à rédiger, seul, son Bulletin d’action et de propagande, et se livre surtout à une virile action intérieure. Il s’élève vers cette maîtrise de soi par laquelle on sait, à la fois, s’attacher à son œuvre et s’en détacher, s’y donner passionnément et la confronter sans cesse avec la fin suprême de l’homme. Ces jours de souffrance et de recueillement laisseront profondément leur trace dans sa vie. Il s’est trouvé face à face avec la mort et il a su profiter de cette autre rencontre comme d’une souveraine et divine leçon. Désormais, le Sillon qu’il sert et les amis auxquels il a donné son cœur seront aimés autrement, non pas avec moins de dévouement ou de ferveur, mais avec une plus austère et surnaturelle charité. 

Les rares amis qui ont pu, pendant les mois d’été de 1907, visiter Henry du Roure dans la solitude qu’il s’était faite, comprirent alors, mieux que jamais, quelle âme d’artiste et de poète, quelle âme de contemplatif l’action militante avait dissimulée en lui, sans l’étouffer. Beethoven, qu’il lit au piano et qu’il aime pour la sérénité surhumaine qui se dégage de ses accents les plus douloureux, Vigny dont il retient surtout la naturelle noblesse et le sens absolu de l’honneur, voilà, avec Pascal et le moine de l’Imitation les grands compagnons humains de sa pensée. Mais, plus intimement encore, il s’appuie sur l’Ami divin qui lui parle, dans le silence de ses méditations, ou qui l’attend dans le tabernacle de l’Humble église du village. 

Il nous reste, sur ces moments de sa vie, un document qui n’est guère intime — puisqu’il a été vulgarisé à plus de vingt mille exemplaires — et qui est, cependant, profondément personnel. C’est une petite brochure de 90 pages, l’Almanach du Sillon pour 1908. Les plus nobles textes des grands auteurs qu’il aime, et les sublimes propos de l’Evangile s’y relient étroitement aux contes, aux portraits, aux croquis qu’il a lui-même écrits ou inspirés à ses amis. Ce que sera plus tard le chroniqueur et le romancier, on l’entrevoit ici. A chaque page, les préoccupations de la vie spirituelle, de la vie éternelle, éclairent et se subordonnent les faits de la vie politique et sociale, les vaines agitations d’un jour. 

Henry du Roure n’était pas de ceux qui se racontent avec complaisance. Cependant l’une de ses nouvelles de l’Almanach, Celui qui voulait mourir4, s’éclaire d’une étrange intuition de sa destinée. Quel est le moment, se demande l’auteur, où une âme est vraiment le mieux prête à paraître devant Dieu ? Ce n’est pas, assurément, celui où elle s’attendrit sur elle-même et imagine romantiquement le décor de sa mort prochaine. C’est lorsqu’elle s’oublie, lorsqu’elle est toute occupée par les simples devoirs de l’existence, imprévus et rebutants peut-être, mais humblement acceptés. Ainsi, devant la mort qui lui semble proche comme devant les grandes occasions de l’enthousiasme et du dévouement Henry du Roure surveille la tentation subtile de jouir de ses propres émotions. Par goût de l’absolu dans la sincérité — par un sens très sûr, aussi, de la beauté morale qui ne peut consister que dans la générosité d’une âme mortifiée, ce passionné reste le moins sentimental des hommes. 

La beauté morale du Sillon, il n’y a pas de trésor sur lequel Henry du Roure ait veillé davantage. Il exhorte ses camarades à en connaître le prix, à la veille des grandes organisations de presse et de l’action électorale qui doivent donner sa place au Sillon parmi les forces politiques du pays. 

La vraie beauté du Sillon, c’est sa beauté morale. Nous sommes venus séduits par elle. Les idées toutes pures n’auraient pas suffi à nous attirer. Les personnes non plus, ou elles n’auraient pu nous retenir. Le goût de l’action non plus, ni la joie de nous battre et l’espoir de vaincre. 

En peu d’années, nous avons connu bien des tristesses. Nous avons vu s’asseoir à nos côtés des amis, et ils sont loin de nous maintenant, non dans l’espace, mais par la pensée et par le coeur. Et nous sommes loin d’eux. Leur souvenir n’est plus qu’une amertume et un découragement. L’action même a pu nous lasser, à cause de tant d’efforts épuisants et inutiles, à cause de son éternel recommencement. Cependant nous sommes fidèles an Sillon à cause de sa beauté morale, qui nous a attirés et émus tout enfants, et qui nous subjugue encore. 

Il n’y a pas de plus grande tâche pour nous, il n’y a pas de plus grande tâche au monde que d’accroître ce patrimoine de beauté morale. 

Au moment où nous sommes, â la veille de décisions graves et dans l’attente de grandes choses, c’est encore ceci qui doit nous préoccuper le plus : que notre but soit beau, belles nos raisons d’agir, et que notre âme commune demeure haute et fiére. Les aristocraties ont fait dédaigneusement du mot commun le synonyme de plat et de vulgaire. Le Sillon relève le défi et prétend qu’une vie noble peut être commune à beaucoup. 

Tout le Sillon tient là. 

Ses plus grandes défaites, ce serait que son idéal semblât trahi par l’un de ceux qui prétendent le servir, que l’idée se flétrît en l’un de nous. En accroissant le corps du Sillon pour réaliser le rêve d’une cité égale et fraternelle, nous jouons une partie dangereuse. Ceux qui vivaient déjà pour le Sillon vont donc vivre de lui et par lui. Il leur sera difficile de demeurer aussi abandonnés et oublieux d’eux- mêmes, dans cette situation privilégiée, qu’ils l’étaient auparavant, dans la peine et la misère. 

[…] Ayons le courage et le bon sens de maintenir à notre œuvre le caractère de la pauvreté et du renoncement. Nous ne pouvons atteindre à la logique admirable des vies monastiques. Il nous faut l’imprévu de la vie du siècle, des efforts brusques suivis de longues détentes, et, par instants, une naïve impression d’héroïsme. Tout cela est humain, c’est à notre portée, mais c’est encore bon et beau. 

Il faut nous demander les uns aux autres et nous imposer à nous-mêmes de ne pas trop bien organiser le Sillon. 4e ne pas assagir le Sillon, de ne pas embourgeoiser le Sillon. Qu’il reste une chose un peu folle, héroïque si l’on veut. Par lui il vaut mieux être broyé que gavé. Que les corps soient rudoyés pour que les âmes restent pores. 

S’il en est ainsi, nous pourrons attendre sans les craindre toutes les leçons de la vie : quelques tristesses qu’elle cou» apporte, si elle ne parvient pas à ternir la beauté morale de notre âme commune, elle ne noue aura pas déçue5. 

Le Sillon prépare alors, par des moyens d’une étrange hardiesse, son journal quotidien. La seule souveraine légitime, en démocratie, c’est l’opinion. Mais l’opinion aujourd’hui dépend de la presse et la presse dépend à son tour et des capitalistes qui fondent les journaux et des hommes d’affaires qui les font vivre par les ressources de la publicité, régulière ou inavouée. Comment échapper à cette universelle servitude de l’idée ? Comment les amis du Sillon, qui ne comprennent guère de capitalistes, mettront-ils sur pied leur journal La Démocratie ? Pendant qu’Henry du Roure, dans un tract6, dans de longs articles de son Bulletin et dans un saisissant rapport au Congrès de 1908, étudie l’histoire de la presse jusqu’au XIXe siècle et les conditions faites à la pensée libre dans notre société moderne, Marc Sangnier précise le projet de l’organisation nouvelle. 

Il fait construire à ses frais la maison de la Démocratie, avec ses belles salles claires d’un style si heureux, avec ses presses et ses machines, — et il fait don, naturellement, de tout son temps à l’œuvre commune. Les travailleurs du journal, rédacteurs, linotypistes, clicheurs, mécaniciens, porteurs, offriront, comme lui, toute leur peine sans salaire : ils recevront seulement des indemnités vitales calculées non d’après la dignité de leur travail, mais selon leurs ressources et leurs charges de famille. Ainsi la Démocratie n’enrichira personne. Ainsi tous continueront d’être égaux devant la Cause, — égaux par le don sans réserve d’eux-mêmes. Nous sommes ici au delà du salariat, au delà même de la coopération, dans un régime innommé, ignoré des économistes, viable seulement là où l’amitié rend aisée la discipline volontaire. Quant aux capitaux, aux 250 000 francs jugés nécessaires pour la mise en train de l’entreprise, ils seront assurés par les dons volontaires, les souscriptions à fonds perdus des camarades et des amis du mouvement. Ainsi, par une révolution profonde des mœurs de la presse et des habitudes des gens d’affaires, la cause d’une démocratie fraternelle aura un journal digne d’elle. 

Dès l’annonce de ce programme, des militants s’inscrivent pour faire partie de l’équipe des travailleurs d’élite. Mais la grande masse des amis, que fera-t-elle ? Ils maudissent la puissance de l’argent dans la société moderne, mais, si médiocre qu’il soit, sauront-ils toucher leur capital ? « La première chose que l’on donne, avait dit un jour le Bulletin c’est son cœur. La seconde, c’est son esprit. La troisième son activité. La dernière, et que l’on ne donne presque jamais y c’est son argent. » L’argent se mobilise, cependant. Lentement, d’abord, puis par flots précipités de petites et grosses souscriptions dont quelques-unes représentent d’incroyables sacrifices et presque toutes de pénibles privations. Il reste encore un vide à combler : la journée des salaires, dernier effort par lequel chaque ami de la Démocratie envoie la valeur de son gain quotidien, permet d’atteindre d’un bond puis de dépasser le chiffre fixé de 250 000 francs. 

Lorsqu’après quelques semaines d’attente peu fructueuse, il voit l’argent affluer dans sa caisse, l’administrateur exulte. Pour une fois, il abandonne, dans son Bulletin, le ton ironique ou sévère, il crie sa joie : ce n’est pas seulement la vie du journal assurée, c’est la foi et l’espérance communes qui se trouvent vérifiées. 

Dans une lettre à l’un de ses amis, il remonte mieux encore et selon le mouvement naturel de sa méditation, jusqu’au sens religieux du succès qui l’émeut. Et il nous semble qu’il n’a jamais mieux livré qu’en ce moment de joyeux abandon quelques-unes des plus profondes inclinations de ion âme. 

Je ne sais si tu as senti comme moi avec un plaisir vif et profond le vent léger, la brise d’héroïsme qui a soufflé, voilà quelques mois, sur le Sillon. La souscription a d’odieux côtés. J’ai peu de goût pour les ordres mendiants que j’en sois bénéficiaire ou victime. Mais l’entreprise folle de demander 250.000 francs à des pauvres comme toi et moi — et à des misères bien pires ! — a quelque chose d’insensé qui me plaît. Cela restitue au sacrifice, à la mortification sérieuse et vraie, à la souffrance sincère, sans cabotinage ni larmoiement, leurs droits, que nous étions tentés d’oublier. De même, l’idée d’une maison d’où l’intérêt serait banni, cette sorte de mépris des règles reçues, cette vie simple et sans argent, acceptée de tous, cela me plaît encore. 

Qu’il y ait là un effort, et plus grand assurément pour les uns que pour les autres, que des conditions égales pèsent inégalement sur les uns et les autres, c’est bien sûr. Mais ceux qui ont à se violenter plus que les autres sont plus heureux aussi. Il y a dans le renoncement, dans l’abandon des espoirs inférieurs, dans le piétinement de ce que, en soi, l’on n’estime pas digne de vivre, il y a dans cette rudesse de l’esprit qui brutalise le corps, une grande volupté. On en jouit aussi comme d’un gage de sincérité à l’égard de soi-même. On est plus certain d’être convaincu quand il vous en coûte quelque chose. 

J’ai aussi l’impression que ceci nous rapproche les uns des autres plus que n’importe quelle vie commune ; plus que les Pierre-qui-Vire et les Soisy7. Notre égalité, l’égalité chrétienne, l’égalité, elle est là, et peut-être nulle part ailleurs. Pour le reste, nous sommes si différents, si peu frères. Frères, c’est ce que nous sommes le moins puisque nous n’avons pas la communauté d’origine, d’éducation, de milieu qui fait les frères. Mais en nous arrachant a nos vieilles rêveries humaines, « mondaines », que nous traînions après nous, bien que nous ayons cru les dépouiller à jamais, nous habitons résolument un monde nouveau, où ces grandes inégalités ne sont plus sensibles. 

Tu penses comme moi, je le sais, que l’âme du Sillon, l’essence de notre vie, la seule grande chose qui nous soulève, c’est le christianisme. Le reste n’est qu’un amusement de l’espèce noble. Mais ces rudes idées chrétiennes sont magnifiques, Elles me blessent, car je crois que j’ai un fonds très païen, mais elles me transportent d’admiration. Au sortir des ennuyeuses sociologies, de notre pédantisme politique, des appétits abjects de la C.G.T. et de nos rivalités mesquines, comme l’Evangile est beau ! qu’il est hardi, tendre et fort ! Quelle sagesse divine ! Comme on s’enivre de ce vin-là ! C’est effrayant de comparer nos solennels discours sur 1’inégalité des conditions et le Sermon sur la montagne : quand il faut redescendre de cette montagne, la plaine parait marécageuse et vile et nos cités sont empestées… 

Je crois qu’à force de subir des démonstrations (d’une pauvreté n’a rien d’évangélique) de l’excellence de notre cause, nous aurions perdu la foi en elle… La beauté de toute cette philosophie politique ne m’échappe pas, et je vois bien que nous écrasons de la supériorité de notre pensée Joseph de Maistre et quelques autres écrivains. 

Mais que veux-tu ? Il y a en nous des réalités qui commandent aux idées abstraites, il n’y a qu’une vraie façon d’être républicain, c’est d’aimer la vie républicaine. Ceci est facile : à défaut d autres raisons, et du désir de faire la queue pour gouverner à son tour, on peut se plaire du moins à ne pas supporter un joug unique et permanent. Mais pour aimer la vie démocratique, je ne vois pas comment je ferais si je n’étais chrétien. Car je suis aristocrate dans toutes les fibres de mon être. Oui, mais je suis chrétien,. 

Dieu merci, je n’écris pas en ce moment pour un traité de théologie8. Eh bien ! il me semble que, aujourd’hui du moins, le christianisme implique à peu prés la démocratie. Laissons les raisons théoriques : la plus forte, pour moi, des raisons pratiques, c’est que je suis aristocrate avec toute qui est païen en moi, et démocrate quand je veux être chrétien Cette idée si chère, profondément aristocratique, d’inégalités définitives, irrémédiables, de différences de entre les hommes d’une même nation, comme elle est antichrétienne ! […] 

Si c’est cela la logique d’une âme d’aristocrate, chrétien il faut changer d’âme. (Car celle d’un noble bienfaisant et paternel, je ne l’ai pas du tout, ni celle de nos grands nobles d’autrefois qui, paraît-il, firent la France en si étroite et affectueuse collaboration avec le peuple.) 

C’est aller chercher bien loin des raisons pour justifier la souscription. Mais tu vois tout de même ce que je veux dire. Les questions de salaires, de classes, de suffrage universel, de patrons, d’ouvriers, c’est humain, ce n’est pas très intéressant. L’envie y joue un grand rôle. Sous cet aspect, le Sillon prolétarien se jette à la conquête de plus grands avantages matériels et moraux, ce qui n’est pas sublime. Mais j’aime que nous ayons abordé de front ce problème de la richesse — et nous sommes tous riches un peu, au sens de l’Evangile. Voulons-nous nous priver, nous dépouiller, nous appauvrir ? Cette question-là est chrétienne elle nous touche au plus intime du cœur, elle nous émeut ; et nous sentons alors qu’il y a des sacrifices à faire et des déchirements à souffrir pour avoir le droit de s’attendrir au Sermon sur la montagne et de mettre l’Evangile en chansons. 

D’abord, j’ai cru que nos amis ne comprendraient pas. Leur respect du capital était un document nouveau, intéressant, — triste à pleurer. Le Sillon disant : « ne touchons pas au capital ! », quel admirable trait de caractère ! Mais les plus pauvres ont été tout de suite admirables, et puis les autres emboîtent le pas… 

De même notre projet d’imprimerie un peu monastique a de quoi séduire. Ainsi le Sillon sera beau et digne d’être aimé. Je ne sais comment on eût pu décemment y rester si la race des lâches et des hypocrites profiteurs s’y fût développée 9… 

« Je suis aristocrate avec ce qui est païen en moi, et démocrate quand je veux être chrétien. » Retenons l’aveu des débats intérieurs qui nous feront estimer plus haut, puisqu’ils sont une conquête plus qu’un don inné, le dévouement, la tendresse, la douceur qu’il eut toujours pour les plus humbles de ses camarades. Mais rendons grâce au Sillon, aussi, de lui avoir permis d’imprégner de christianisme jusqu’aux fibres les plus aristocratiques de son être. 

Le Sillon aspire à la démocratie, c’est vrai, Aucun mouvement ne tend avec plus de sincérité que lui vers le régime qui assurerait au peuple la plus complète autonomie dans ses organisations professionnelles comme dans ses institutions politiques. Mais il y tend par les procédés les plus contraires aux usages des « démocrates » vulgaires, il méprise les opinions qui n’ont pour elles que la puissance du nombre, il ne professe pas le moindre culte pour un suffrage universel abandonné à toutes ses convoitises. Il veut une élite — non pas héréditaire, sans doute, et fermée, non pas jalouse d’une autorité qu’elle achète avec de l’argent, comme les classes dirigeantes d’hier ou d’aujourd’hui, — mais recrutée dans toutes les classes sociales, forte de sa seule influence morale, unifiée par une même fidélité aux traditions et aux espérances nationales. 

Mais surtout, car Henry du Roure a trop le sens de la relativité des formules et des programmes, le Sillon lui apparaît, dans sa réalité immatérielle, comme une patrie d’élection pour ceux qui veulent conserver, au milieu même des agitations du monde et jusque dans les batailles politiques, un intransigeant respect de leur honneur d’hommes et de chrétiens. 

Le jour vient, où l’on reprochera aux sillonnistes comme lui d’avoir été trop exclusivement obsédés de ce souci de pureté intérieure et de fidélité à eux-mêmes, d’avoir dépensé plus d’efforts pour mettre leur pratique en accord avec leur théorie que pour vérifier sans cesse leur théorie elle-même. Le jour vient où on leur reprochera de n’avoir pas eu suffisamment le scientifique et théologique souci de ces deux vérités objectives, qui ne dépendent pas de nos volontés, les lois du monde social, les enseignements de l’Eglise… 

Mais même alors, dans l’humble et immédiate soumission dont ils donneront l’exemple, il faudra discerner la part qui revient à ce culte aristocratique de l’honneur qui ne leur permettait pas d’être, devant le monde et devant leur conscience, catholiques à demi. 

Notes

1Ce chiffre de tirage représente, à un millier prés le chiffre des exemplaires vendus, car la régie, potée par Mare Sangnier et rigoureusement appliquée par Henry du Roure, était qui toutes les commandes fussent payable d’avance et sans reprises des invendus. 

2De décembre 1906 à décembre 1909. 

3Deux tempéraments de sillonnistes, Bulletin d’action et de progagande, mai 1908, – article reproduit dans les Essais et Nouvelles. 

4V. les Essais et Nouvelles, p. 1.| 

5Sur la beauté morale du Sillon, Bulletin de décembre 1908, article reproduit intégralement dans Essais et Nouvelles, p. 176. 

6Un journal quotidien de la Démocratie. 

7En 1907 et en 1908, des sillonnistes s’étaient réunis dans le petit village de Soisy-sur-Ecole et dans le monastère de la Pierre-qui-Vire pour une semaine d’études et de recueillement. 

8Henry du Roure sait trop bien, en effet, que la vérité chrétienne domine toutes les contingences politiques et que l’Église s’accommode de toutes les formes du gouvernement civil. 

9Lettre à L. C., 29 novembre 1908.

SOURCE

Léonard Constant, Henry du Roure, Bloud et Gay, Paris, 1917, 238p.