Chapitre 4: L’amitié

Chapitre 4

Fidèle à notre amitié, plus forte et meilleure que nous… 

– Lettre à Marc Sangnier, 16 janvier 1905. 

Qui nous dira les mystérieux échanges qu’entraînent les relations de ce genre? L’homme-lige a beau s’effacer devant son héros et se modeler sur lui il l’éclairé de son côté et il l’enrichit. 

Ainsi… de tous les conducteurs d’âmes… Nous leur prêtons, à leur insu, le meilleur de nous-mêmes, et, par là, à notre insu, nous les invitons silencieusement à se façonner sur l’image idéale que leur renvoie notre dévotion. 

– H. Brémond, J. Lotte et les Entretiens de Péguy (Correspondant du 10 mai 1916). 

Donner sa vie… Avec une sincérité profonde, il avait accompli cette démarche intérieure. Mais vers la fin de l’année 1904, et alors qu’il partait à Chartres pour faire son service militaire, il pensait à se donner plus entièrement encore. La Cause demandait des ouvriers qui fussent, pour elle, tout à fait détachés du monde. Ne serait-il pas de ceux-là ? 

Au retour du pèlerinage de Rome, Marc Sangnier et lui s’étaient arrêtés, en Suisse, au col de la Furca. Le brouillard, pendant huit jours, les y investit, les séparant non seulement des agitations humaines mais de la beauté même des choses, les livrant, dans un silence de tombe, au rêve immense qui possédait leur cœur. Ce fut là, sans doute, que se décida tout à fait la renonciation d’Henry du Roure à toutes les ambitions temporelles. 

Au lendemain d’une telle décision, la caserne de Chartres lui fut, pendant un an, une dure prison. 

Chaque année, avant le départ de la classe, Marc Sangnier donnait aux futurs soldats, dans une grande réunion publique, le suprême mot d’ordre pour leur vie nouvelle. Et tous partaient persuadés que la caserne pouvait être, s’ils le voulaient, une opportune occasion d’éprouver leur vie morale et leur foi démocratique. Les voici arrachés à leur vie familière parce que le salut de la patrie l’exige : sauront-ils se plier à l’exacte discipline et aux rudes corvées non par crainte des punitions, comme des esclaves, mais avec bonne humeur et en comprenant la nécessité, la beauté de l’obéissance, comme des hommes libres. Ils vont être jetés, pauvres « bleus », dans les chambrées où se mêlent, avec toutes les classes sociales, toutes les passions humaines, mais où ne s’étalent guère que les plus basses : sauront- ils rester eux-mêmes, intégralement fidèles à leur foi et à leurs pratiques religieuses, à la pureté de leurs mœurs et de leurs propos ? Mieux encore, sauront-ils agir sur ce milieu opprimant, s’imposer à lui, y gagner des âmes pour la Cause? 

Les mêmes résolutions étaient dans le cœur de tous. Mais les expériences des uns et des autres étaient fort dissemblables1. Chacun, dès le premier soir, bravant les rires, les sarcasmes ou les brimades, s’agenouillait, pour faire sa prière, au pied de son lit. Chacun, au grand ébahissement de ses compagnons d’escouade ou de corvée, astiquait ses cuirs ou balayait les escaliers avec une conscience touchante, comme si le plus humble geste importait à l’honneur du Sillon… Mais l’apostolat n’était pas partout aussi facile. Certains, de nature joyeuse et sociable ou d’épiderme plus rude, obtenaient, en dépit de leur fidélité leurs devoirs et parfois à cause même de cet fidélité, une vraie popularité, un extraordinaire ascendant. D’autres, plus silencieux et plus graves, tombant parmi des compagnons plus grossiers, restaient en butte, pendant longtemps, à la revanche sournoise ou brutale de ceux qu’une telle indépendance offensait. Henry du Roure fut parmi ces derniers et certainement parmi les plus douloureusement déçus, les plus isolés, les plus impuissants des « sauvages ».2 

Faut-il en accuser ses camarades de chambrée ? Non, sans doute. Il ne faut s’en prendre qu’à lui-même : il n’était pas de ceux qui s’accommodent instantanément à chaque circonstance, changeant d’humeur comme de costume ou dédoublant une âme qui n’a pas de profonde unité. 

Les seuls moments lumineux de sa vie, ce sont les heures qu’il passe auprès de Marc Sangnier, à Paris, lorsqu’il va en permission, ou à Chartres, lorsque son ami vient le rejoindre. Mais, quand il entretient en lui le souvenir de ces heures-là ce n’est pas seulement pour en prolonger la douceur, c’est pour y trouver une force et mieux travailler sur lui-même. 

Ah ! que mon âme a de peine à se libérer quelque temps de mon corps. Je le traîne après moi comme un boulet, et je suis toujours tenté de m’arrêter en chemin quand tu n’es pas là pour me tendre la main 3… 

[…] Je te promets de bien rester fidèle à tout ce que nous avons dit, pensé, senti ensemble, fidèle à notre amitié, plus forte et meilleure que nous. Et je tâcherai, pendant cette année de léthargie, de vivre la même vie, celle que nous avons bonne, et d’aller de mon mieux, à tâtons, dans le chemin que nous avons choisi. Toi aussi ? Que nos souvenirs, ces joies de l’amitié, les plus vraies et les plus austères que nous ayons connues, ne nous soient jamais des reproches. Rappelle tous ces souvenirs-là, et moi aussi je les rappellerai ; aux moments de fatigue et de tentation, ils nous rendront assez forts pour souffrir de la vraie et féconde souffrance qui ne s’en va pas en chansons, ni même peut- être en larmes. 

[…] Voilà qu’il va être l’heure de rentrer dans les « immorales chambrées » et de subir « les obscénités pesantes ». Au revoir, Marc, malgré tout ce qu’ils pourront faire, il y a bien une partie de moi-même qui est forte, confiante, élevée, chrétienne : c’est toi4. 

Dans ce repliement sur lui-même, dans cet invincible dégoût pour le milieu qui l’entoure, il ne s’abandonne pas à une stérile impatience, ni à une orgueilleuse admiration de lui-même. Il se juge, au contraire, avec une rude sévérité. 

Nous avons eu ce qu’on appelle ici une bonne journée, c’est-à-dire qu’après une marche militaire nous n’avons rien eu à faire et nous sommes restés à traîner pendant des heures, inutiles, vautrés sur les lits, pendant que deux ou trois dispensés plus gais que les autres font un vacarme à tout casser. 

Pour moi, suivant mon habitude, je me replie sur moi je me regarde vivre, et une fois de plus, je vois tous mes défauts, ma nullité, mon insignifiance en tout ce qui m’est personnel et aussi la grande faiblesse de mon caractère. Je suis tout honteux de moi-même : si tu savais comme je suis encore attaché à de misérables choses humaines, occupé de moi-même, et incapable de m’élever au-dessus des moindres mouvements de colère ou de vanité… 

C’est misérable, n’est-ce pas, de faire tant de laïcs sur notre conception de vie, sur la possibilité de faire du bien partout où l’on est, sur l’amour de Jésus-Christ et la bonté de la souffrance — et d’être à la merci d’une contrariété, d’une impression désagréable. Au moins, je tâche de trouver là quelque raison d’être humble5. 

Il retrouve cependant quelques heures d’harmonie intérieure : c’est lorsque la cathédrale de Chartres lui offre son inépuisable beauté, l’accueille dans son ombre, l’enveloppe de sa protection maternelle. 

Je regretterai éternellement la cathédrale, écrit-il à son père, si belle, si accueillante, si religieuse. Que Notre- Dame me paraît froide, maintenant, plus symétrique qu’harmonieuse et un peu artificielle avec toutes ses savantes restaurations, auprès de Chartres, très vieille et toujours vivante… Les vitraux surtout, dont mes yeux de myope n’ont pourtant pas vu les détails, ajoutent un charme extraordinaire, une grande intimité aux voûtes, aux bas- côtés, aux chapelles. Il me semble qu’avant de venir ici, je ne savais pas ce que c’était qu’une église tant celle-ci est l’église idéale, la Maison de Dieu, mais aussi celle de tous les hommes… 

Là il ne se sent séparé de rien de ce qu’il aime, il retrouve vraiment la possession de son âme — et lorsqu’il sort de ce recueillement fécond, il peut écrire à son ami des lettres comme celle-ci, qui nous fait pénétrer si avant dans sa vie intérieure, et dans le secret même de sa manière de penser. 

Tout à l’heure, après avoir été porter des gamelles à la prison, je suis entré dans la cathédrale pour entendre la messe. Qu’elle est grande, cette cathédrale, avec sa nef plus large qu’une rue, et pourtant combien elle est plus intime que la caserne et même que la chambre où je me réfugie chaque soir ! Je me sentais chez moi, et il me semblait que je respirais une autre atmosphère, une atmosphère de bonté, presque de tendresse. Et toi, tu te trouvais bien alors tout près de moi, et j’avais tant de choses à te dire ! Il y a des moments comme cela où je me sens un peu soulevé de terre, débarrassé pour un instant de ma carcasse humaine, plus libre, plus près de Dieu,—des moments où je vois clair et où j’aime sans entraves. Parfois, c’est en lisant que j’éprouve cette impression-là: tout d’un coup un rapprochement, une réflexion plus profonde, ou bien une de ces pensées extraordinaires comme en a Pascal, m’arrêtent, me forcent à réfléchir moi-même, et d’un coup d’oeil j’entrevois des horizons infinis ; je rattache ce queje viens de lire aux quelques idées très simples et fondamentales de ma vie — des idées que tu m’as données ou plutôt que nous avons vécues ensemble : celle-ci, par exemple : « Celui qui perd son âme la sauve… » Je vois alors l’extraordinaire fécondité d’une de ces idées-là, ses applications innombrables et une multitude de faits que je n’avais pas compris sont éclairés et expliqués par elle. Tout devisât simple ; je vois l’harmonie et l’unité de ma vie. 

Dans ces moments-là, je ne me plains plus de mon intelligence, qui me paraît, au contraire, pendant une minute, égaler les plus grandes. C’est mon âme qui a donné des ailes à mon esprit, et qui l’entraîne presque malgré lui dans des régions supérieures. Et il me semble que je possède pour un instant la règle mystérieuse pour juger de toutes choses, dont parle Pascal. C’est une joie immense de se sentir ainsi grandi tout à coup… Ensuite, je retombe dans la médiocrité, la lassitude, l’ennui où j’étais auparavant, et où je demeure la plus grande partie du temps. Et de nouveau il me faut lutter contre cette tendance mauvaise, que nous détestons et que je n’ai pu tuer complètement en moi : le désir d’être « quelqu’un », une personnalité humaine, de faire quelque chose d’achevé et qui ne tire sa valeur que de moi et d’obéir aussi à cet instinct secret qui nous pousse à faire comme tout le monde, à lire les livres « qu’il faut avoir lus », à visiter une cathédrale pour pouvoir dire « je l’ai visitée ». C’est alors seulement que quelque chose s’élève entre nous et que tu ne m’es plus aussi’ présent. 

Je ne sais pas si cela t’ennuiera, cette interminable description d’état d’âme que je viens de te faire. Je ne crois pas, parce que tu sais bien que c’est l’essentiel de ma vie que je te livre là. Il est vrai qu’il est si difficile de traduire ces choses-là avec des mots! Tout ce que je sentais si bien tout à l’heure dans la cathédrale, je ne puis arriver à l’écrire, malgré le pénible effort que je fais. Et je comprends bien ce que me disait un jour maman : qu’il y a des sentiments, des impressions, des certitudes confuses cachées dans les replis de notre âme d’après lesquelles peut- être nous orientons notre vie, et qui ne peuvent se communiquer, qui échappent aux recherches de l’amour même. Une amitié qui serait la mise en commun de ces sentiments cachés, de ce qu’il y a de plus intime en nous, ne serait- elle pas humainement impossible? 

[…] Et nous, Marc, est-ce de l’orgueil de croire que nous avons découvert cette amitié-là, et que ce qui était humainement impossible, Dieu a permis que cela fût? Je sais bien que ce n’est pas de l’orgueil et je crois à notre amitié comme je crois au Sillon, comme je crois à la toute-puissance de l’amour divin. 

Adieu, Marc, pense à moi, sois fort et bon. Je prie pour toi si souvent et du meilleur de moi-même !… Si tu viens mercredi, demande-moi au quartier vers cinq heures moins le quart. Mais ne le fais que si tu le peux sans nuire au Sillon. 

Jusqu’au dernier moment, il garde vis-à-vis de ses camarades l’attitude de réserve distante qu’il est impuissant, en dépit des reproches qu’il s’adresse, à abandonner. Il ne domine sa sensibilité que lorsqu’un devoir précis et un devoir d’honneur l’y oblige : s’il fait sa prière, à genoux sur sa paillasse, c’est sans doute conformément à la règle sillonniste qui veut que l’on fasse aux autres la charité de l’exemple, mais c’est bien plus encore pour être fidèle à un engagement qu’il y aurait lâcheté à ne pas tenir. L’honneur sera toujours chez lui, bien plus que la fraternité humaine, l’auxiliaire de la charité. 

Chartres, 31 août 1905. 

32, rue des Vieux-Capucins. 

Depuis huit jours, je suis cantonné à part, dans une école, avec une vingtaine de réservistes que je commande. C’est une petite part de responsabilité, et par conséquent cela devrait être un élément d’intérêt. Mais je suis si las du métier militaire I Ils sont d’ailleurs extrêmement dociles, et pas trop paresseux. Il leur faut encore quelques jours pour perdre tout à fait leurs habitudes de travail de la vie civile. Nous ne causons guère que de la pluie et du beau temps ; je crois qu’ils ont été assez étonnés de me voir faire ma prière, le soir, à genoux sur ma paillasse, mais ils ne m’ont rien dit, probablement parce que je suis leur chef de chambrée. Croirais-tu que les premiers soirs, devant ces types tous inconnus pour moi, j’ai éprouvé au moment de m’agenouiller la même gêne que lorsque je suis arrivé à la caserne ? N’est-ce pas honteux d’être ainsi imprégné de respect humain ? Mais enfin l’important est de ne pas y céder, et c’est facile, en somme quand on se trouve en présence d’une résolution très nette et irrévocable. Le devoir est trop clair pour qu’on ne l’accomplisse pas. C’est ainsi qu’il faut le présenter à nos camarades, avant leur départ pour le régiment, de façon que pas un d’entre eux n’ait la tentation d’écouter les faciles excuses que d’autres catholiques leur donneront. 

« Je suis si las du métier militaire. » Cette plainte rejoint bien d’autres propos sévères pour la caserne qui le retient. « Il n’y a rien, dira- t-il quelques mois plus tard de la vie des chambrées, il n’y a rien qui soit une plus grossière insulte à tout ce que nous aimons. » Le soldat que les menaces de guerre trouveront, en 1911, si résolu, et la guerre elle-même, en 1914, si héroïque, parle-t-il donc, à cette époque, comme un ennemi de l’armée?6 

Non. Il ne maudit pas l’armée elle-même comme ceux qui croient niaisement qu’elle est une menace pour la paix universelle. Il ne la maudit pas comme ceux qui lui reprochent lâchement les fatigues qu’elle impose. Mais il appartient, cette année-là, à une armée qui perd la foi en elle-même. Nous sommes à la fin de cette douloureuse période de guerre civile où s’est oblitéré, dans la France officielle, le « sens de l’ennemi ». Des ministres à certains grands chefs et de ces officiers jusqu’aux soldats se propage insensiblement l’idée que l’immense machine est destinée à tourner à vide et que la guerre, selon le mot de Vigny, est le grand drame que l’on répète toujours et qui ne se jouera jamais7. 

Dans cet organisme dont l’âme fléchit parce qu’elle doute de sa mission, dans cette caserne où un morne mécanisme se substitue àj’âpre volonté de préparer l’heure décisive, Henry du Roure ne trouve rien qui puisse prendre son cœur ni le distraire du grand rêve d’action qui le possède toujours. 

Enfin la liberté est proche. Son cœur bondit d’impatience et de joie quand il songe à l’activité féconde qu’il va retrouver : « Jamais la vie ne me parut plus désirable, plus digne d’être vécue, écrit-il à son ami, et j’attends avec une impatience folle la fin de ces dix mois de léthargie… » Et il dit de même à son père : « Mon idée fixe est de sortir de cette fainéantise, de me remettre au travail. On a bien tort de dire que la caserne est l’école de la paresse et du vice, puisqu’on y est I tellement repu de bestialité et de paresse qu’on en garde le dégoût invincible… » Mais il reste encore à obtenir de sa famille le consentement au grand projet qui l’enchante. Son père, conformément à son devoir de père, lui a représenté tous les risques matériels de la situation qu’il choisit. Il lui répond par la lettre tendrement respectueuse mais si hardiment résolue que l’on va lire. Il y invoque des arguments qu’un père qui ne serait qu’humainement prudent ne pourrait comprendre, mais que M. du Roure, en vrai chrétien, ne songera plus à discuter. 

… La seule idée de renoncer à ce projet, de me faire une vie autre que celle que j’avais rêvée, me bouleverse. C’est comme si tout s’écroulait pour moi. Aucune autre carrière ne m’intéressera, aucune existence même partagée entre le Sillon et quelque autre chose, ne me sera supportable maintenant. Vous savez, cher papa, combien je suis attaché passionnément à ces idées, à ce mouvement. Quoi qu’il arrive, et surtout si les difficultés s’accroissent, je ne pourrai faire que je ne sois pas solidaire de ce mouvement. Alors même que j’aurais une carrière sûre, je sens bien que si cela est nécessaire dans un moment de crise, je laisserai tout pour le Sillon. Dès maintenant ma vie est toute donnée, elle est compromise, et mon avenir humain est irrévocablement sacrifié. 

Je n’ai fait aucune espèce de vœu, mais dès à présent je suis sûr que je ne me marierai pas, parce qu’il n’y a dans mon existence aucun vide à combler, ni comme activité, ni comme affection. L’autre jour, nous avions l’air de chercher des moyens de me tirer d’affaire, dans le cas d’un écroulement du Sillon. Mais n’est-ce pas un peu bâtir sur le sable, puisque, le moment venu, je ne me servirai pas de ces moyens? Ou, si cela est encore possible, je consacrerai tout ce que j’aurai de force â réédifier ce qui sera tombé, ou bien, si c’est un désastre définitif, je renoncerai à toute espèce de carrière, pour vivre n’importe où et n’importe comment, moine peut-être. En aucun cas, je ne recommencerai ma vie pour moi. Alors, à quoi bon tant de précautions, puisque les difficultés ne viendront pas des conditions de vie que je me serai faites, mais de mes dispositions d’esprit, puisque c’est en moi qu’est le danger ? 

Il y a peut-être, comme vous le disiez, des vocations laïques, qui réclament, sous des formes très différentes, un don aussi entier que la vocation religieuse. Je vois clair en moi et je me décide à un âge où bien des jeunes gens sont déjà au séminaire, ont déjà dit les paroles irrévocables. Ne puis-je avoir confiance comme eux dans l’instinct secret qui me pousse ? Il me semble qu’au moment où nous sommes, le Sillon, le succès d’idées si férocement combattues de tous côtés exige que quelques-uns se donnent entièrement, confondent leur vie et ce mouvement. Les risques, que je ne nie pas, me paraissent d’ailleurs beaucoup moins grands qu’à vous ; il se peut même, et je le crois, qu’en me consacrant ainsi au Sillon je réussisse beaucoup mieux que de n’importe quelle autre façon… Mais en serait-il autrement, mes idées et mes résolutions ne seraient pas changées. Si nous sommes capables d’une pareille certitude, j’ai la certitude que mon devoir, ma vie sont là. Y renoncer, c’est comme un suicide. Voici que j’aperçois enfin la possibilité d’une vie active, passionnée, et entièrement harmonieuse. Si je devais abandonner ce rêve, je ne sais pas ce que je ferais, mais tout le reste me serait égal.8

Quelle violence dans la résolution, ou, pour mieux dire, quel ton absolu dans la constatation ! La question n’est plus : « Le Sillon vaut-il la peine qu’on se donne à lui ? » Celle-là ne se discute plus, elle est résolue. Il ne s’agit plus que de savoir s’il peut se reprendre, réserver encore quelque chose de lui-même à ce qui ne serait pas le Sillon. Le Sillon s’est emparé de lui, il le possède, il ne souffre pas de partage. Il lui a fait une seconde nature, meilleure et plus vraie que l’autre, et à laquelle il n’échappera plus. 

Son âme irritée contre ce moi qu’elle traîne a trouvé enfin le moyen — que cherchent tous les mystiques — de s’en délivrer, de l’anéantir dans un torrent d’activité et d’enthousiasme, humain encore sans doute, mais qui roule et l’emporte vers l’infini. 

Notes

1Voir la Correspondance militaire, feuillets mensuels édités par le Sillon. 

2Voir, sur ses impressions de caserne, l’article Un sauvage, signé du pseudonyme Jacques Lebrun dans la revue Le Sillon, du 25 février 1906. 

3Lettre à Marc Sangnier, 2 décembre 1904. 

4Lettre à Marc Sangnier, 16 janvier 1905. 

5Lettre à Marc Sangnier, 11 février 1905. 

6Dès ses premiers « vingt-huit jours » ses sentiments se sont d’ailleurs nettement modifiés. Il écrit, le 29 juillet 1908 : « Je ne retrouve de mon affreuse année de service que les impressions physiques, supportables, et certaines agréables, mais peu ou pas les répugnances morales. » 

Ces sentiments transformés paraissent avoir laissé leur écho dans les pages que Robert Lescoeur, au chapitre II de la Vie d’un heureux, date du camp d’Auvours (p. 39 à 49). Voir aussi, dans les Chroniques françaises et chrétiennes, « les Bleus », p. 214. 

7 Le 31 mars de cette année 1905, cependant, le geste de Guillaume II à Tanger avait sonné aux oreilles françaises la première alerte — alerte renouvelée, le 6 juin, au moment où M. Delcassé donna sa démission. Mais les débats sur la séparation des Eglises et de l’État portaient ailleurs l’attention de nos gouvernants (Voir dans Kiel et Tanger, de Ch. Maurras, le chapitre xxi). Il fallut la troisième alerte de 1911 pour provoquer le sursaut général de la fierté française. 

8Lettre à M. du Roure, 20 septembre 1905.

SOURCE

Léonard Constant, Henry du Roure, Bloud et Gay, Paris, 1917, 238p.