Chapitre 3: Etudes

Chapitre 3

Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. – Pascal, Le Mystère de Jésus 

Si nous gardons nos âmes pures. Rien ne peut briser notre effort ! – H. Colas, Le Chant de la Jeune Garde. 

De 1900 à 1904, Henry du Roure vécut sans doute les plus heureuses de ses années. Ce n’est pas qu’il ait mis encore dans sa vie la profonde unité qu’il eût souhaitée : il doit donner la meilleure part de son temps à des travaux qui, matériellement, l’éloignent du Sillon. Il poursuit ses études de droit jusqu’au doctorat. Il est secrétaire d’un député auprès duquel il doit s’initier aux médiocres soucis de la politique d’arrondissement. Mais si son temps est partagé entre le Sillon et le monde, son âme l’est de moins en moins. 

Il éprouve, chaque matin, la joie radieuse et toujours neuve de retrouver vivants dans son cœur le grand rêve et la profonde affection qu’il a confiés à Dieu avant de s’endormir et dont il s’est à peine séparé pendant son sommeil : « Je suis du Sillon et Marc est mon ami. A l’un et à l’autre j’ai donné ma vie et c’est pour mieux vous la donner, ô Jésus ! Ce que vous voulez, je le veux, et par-dessus tout. Mais ce que vous voulez de nous n’est-ce pas que nous soyons, humbles mais obstinés, les porteurs de votre vérité divine auprès de ce peuple de France égaré loin de vous ? Ne faut-il pas, pour qu’il vous revienne, lui découvrir qu’il ne peut sans vous, réaliser ses vœux les plus profonds de justice, de fraternité et de bonheur ? N’avez-vous pas visiblement choisi, pour cette mission, l’apôtre qui nous entraîne à l’action et dont la voix, lorsqu’elle parle de vous, fait tressaillir les foules d’un désir généreux plus fort que leurs convoitises, et mon cœur d’un appétit de plus en plus fervent de votre règne ? Apprenez-moi, ô mon Dieu, à faire servir chaque minute de mes journées à la Cause que vous m’avez permis de connaître et d’aimer. Faites que je vous offre mes joies comme mes peines et jusqu’aux travaux qui, malgré moi, me distrairont d’elle. » 

Le bon député, son patron, lui laisse des loisirs. Il en profite pour s’occuper de la revue Le Sillon et de la Jeune Garde, deux tâches qui paraissent en saisissant contraste. 

Le secrétariat de la revue convient évidemment à merveille au jeune étudiant curieux d’idées, capable d’improvisation rapide. Il s’agit moins d’écrire que d’obtenir des articles de collaborateurs variés et fidèles : il y faut de l’imagination, de la bonne grâce dans l’insistance, de l’ingéniosité dans la suggestion, un sens délicat de l’unité morale à maintenir. Chaque quinzaine reviennent, avec la préoccupation de recevoir à temps les quarante pages de « copie », les courses chez l’imprimeur, la rédaction hâtive d’un compte- rendu ou d’une chronique qui doit remplacer un article en retard, la correction des épreuves fraîches parmi la poussière des casses et l’odeur de l’encre qui tache les doigts. Le jeune secrétaire s’initie, auprès du bon imprimeur Picquoin, à cette technique du papier et de la typographie qu’il approfondira plus tard avec ses amis Peignot, les fondeurs de caractères si ingénieux et si artistes. Enfin c’est le moment du tirage et la joie de rapporter au local du Sillon les premiers exemplaires sortis des presses. 

La revue attire d’abord l’attention par l’image qui occupe plus de la moitié de la couverture. La reproduction d’un tableau de Chartran domine et commente le titre symbolique « Le Sillon ». Un couple de bœufs puissants, cornes baissées, jarrets tendus, tirent le soc qui déchire la terre pendant qu’un Saint François d’Assise, tout frêle dans sa robe usée qui flotte au vent, raidit ses maigres bras sur les mancherons de la charrue. Il faut aller au vrai avec toute son âme, prononce la devise, et c’est la commune originalité des articles qui suivent d’allier perpétuellement le souci des idées à la sincérité profonde du sentiment qui les fait vivre et de l’action qui les extériorise. Nulle « littérature », nul dilettantisme, mais le constant souci de la beauté morale. On ne veut, ici, que penser pour croire et agir comme on croit. 

Le premier article, mise au point d’une question doctrinale, exhortation à agir ou confidence recueillie, est souvent de Marc Sangnier : avant d’être écrit, ou dicté, il a été « parlé » — parfois devant une grande foule, parfois dans des entretiens plus intimes, parfois devant Henry du Roure seul. Ensuite, ce sont les études philosophiques, historiques, sociales ou religieuses, dues aux « anciens » du Sillon, comme Paul Renaudin, Etienne Isabelle, Louis Gillet, fondateurs de la Revue et du Bulletin de la Crypte, à de jeunes professeurs et écrivains comme Amédée Guiard, François et Gabriel Laurentie, Louis Rolland, Georges Renard, Marcel Lecoq, l’abbé Beaupin, Jacques Nanteuil, Charles d’Hellencourt, Jean des Cognets, à de jeunes étudiants, contemporains d’Henry du Roure, comme Maurice Gaucheron, René Bénard, Joseph Challe. Enfin, la revue sert de champ d’épreuve aux nouveaux venus, adolescents bientôt formés pour l’action militante et les rudes responsabilités : Georges Hoog, qui assurera plus tard le secrétariat de la rédaction de l’hebdomadaire et du quotidien, Georges Blanchot, qui entré à l’École normale, section des sciences, abandonnera l’Université pour organiser les services techniques de la presse du Sillon. 

Tous, aînés ou cadets, apprécient vite la pénétration d’esprit du jeune secrétaire qui s’adapte en un instant aux préoccupations de chacun pour les adapter ensuite aux besoins généraux de la revue. Ses lettres, ses brèves conversations — il est toujours pressé — font souvent surgir chez les spécialistes les idées générales qu’eux-mêmes dégageaient confusément de leurs études. Il incline sans violence les aînés à comprendre des formes nouvelles d’action qui les surprennent. Si jeune lui-même, déjà si maître de l’expression de sa pensée, mais si modeste et si simple, il entraîne les plus jeunes par son exemple. Il en fait d’abord ses immédiats collaborateurs pour cette Vie du Sillon, la partie la plus pittoresque de la revue, la plus aisément et passionnément lue par les camarades des cercles d’études : récit des réunions publiques, des discussions, parfois des bagarres violentes où les idées chrétiennes ont affronté la contradiction, inspiré les répliques vigoureuses et spirituelles, conquis, en dépit de la malice ou de la rage des sectaires, des auditoires d’abord défiants ou hostiles. 

La Jeune Garde, milice chargée des besognes matérielles de la propagande et de la police des réunions publiques, paraît moins bien convenir à Henry du Roure dont l’aspect physique ne rappelle en rien celui d’un professionnel de la boxe. C’est là, cependant, que son rôle sera, selon la conception sillonniste, le plus délicat et le plus nécessaire. 

Il y a des inventions dans l’ordre moral comme dans l’ordre scientifique et industriel. La Jeune Garde du Sillon, force mise au service de l’idée, mais toute pénétrée elle-même par l’idée qu’elle doit servir, est certainement l’une des plus belles inventions de Marc Sangnier. Il ne s’agit plus, comme « intellectuels » et nationalistes le faisaient également au temps de l’Affaire Dreyfus, de recruter des assommeurs à quarante sous la soirée ou des amateurs heureux d’une occasion de faire jouer leurs muscles : il faut organiser en un corps d’élite les plus purs, les plus fervents, les plus désintéressés des camarades ; il faut que jeunes étudiants et jeunes ouvriers s’y confondent dans une fraternelle solidarité de combat, tous égaux devant les fatigues, les dangers, la rudesse de la discipline, la sublimité de l’idéal amoureusement servi. 

Le recrutement d’une telle chevalerie exige un travail patient, profond, ignoré, renouvelé avec chaque individu. Marc Sangnier le premier, s’y est attaché, puis, pendant plusieurs années, avec Gaston Lestrat, Henry du Roure s’en charge. La flamme du dévouement, la vocation de servir ont jailli^ un soir d’enthousiasme, dans le coeur de jeunes ouvriers de La Villette ou de Gentilly. Mais elles tendent à pâlir et à s’éteindre devant les peines sans gloire de la tâche, les tentations incessantes des plaisirs faciles, les hostilités muettes ou les objurgations des familles, les quolibets ou les tracasseries des compagnons d’atelier. Quel tact, quelle divination psychologique, quelle tendresse attentive et virile il faut avoir, quel exemple de dévouement absolu il faut donner pour conquérir, auprès de ces âmes sensibles et fières sous leurs dehors frustes, la fraternelle autorité qui peut tout obtenir pour la Cause ! 

Dès cette époque, le jeune homme commence à porter sur ses épaules ce poids qui ne le quittera plus : la lourde charge des peines des autres. Des détresses matérielles et morales viennent se confier à lui, chercher le réconfort d’une parole qui éclaire, d’une intervention qui libère, d’une affection qui empêche de tomber. Prompte à servir, son amitié ne se perd point en vaines sentimentalités. Feu lui importe d’attacher à sa personne ceux dont il gagne le cœur, il ne veut que les attacher davantage au Sillon. C’est sa manière à lui de se donner à eux : « Sais-tu, nous écrit Gaston Lestrat, que, de tous les Jeunes Gardes, il était le plus aimé ? que même, de plusieurs il devint le meilleur ami ? Or il ne fit jamais que les arracher à leur paresse et à leurs pauvres désirs pour leur faire partager sa passion du vrai, du juste, du bien et, par suite, quelques- uns de ses soucis, de ses angoisses, de ses peines. Il est vrai que ces âmes toutes neuves avaient vite découvert en lui un frère véritable, de qui elles se sentaient aimées d’une amitié profonde, un frère simple et bon et si énergique qu’on n’avait jamais peur, lui présent, de lutter et de souffrir… »1 

La Jeune Garde a ses règlements et ses prières, la formule de consécration que chaque postulant lit devant l’autel, après quelques mois d’attente et une nuit d’adoration. Elle a son grand chef, Marc Sangnier, son commandant instructeur, Gaston Lestrat, son aumônier, qui est alors l’abbé Couget, son poète et son chansonnier, Henri Colas. Aux soirs de bagarre, lorsque s’élèvent d’une foule hostile les strophes de l’Internationale ou de la Carmagnole, son chant d’assaut ne répond pas aux cris de haine par des cris de haine mais il proclame, sur un rythme entraînant, la puissance des cœurs victorieux de leurs passions inférieures : 

Que nous importent les injures, 

La haine, les coups ou la mort? 

Si nous gardons nos âmes pures, 

Rien ne peut briser notre effort !2 

Mais les plus intelligentes disciplines humaines, le plus beau point d’honneur ne suffisent pas à maintenir en une telle milice la pureté intégrale et la générosité permanente du cœur. Il faut adresser chaque âme au Maître divin : rien n’est durable et fécond, rien n’est vrai sans cette personnelle rencontre avec le Christ qu’Henry du Roure a commentée pour ses camarades, après une nuit d’adoration à Montmartre, dans un article qui eut tout de suite un profond retentissement. 

Il faut relire ces quelques pages, dépouillées de tout artifice littéraire ; il n’y a pas de documents qui nous fasse mieux comprendre cette mystique du Sillon, si transparente à la fois et si profonde, qui baigna le cœur d’Henry du Rourè et de ses humbles camarades. 

RENCONTRE 

Il y a des heures dans la vie où nous nous trouvons face A faoe aveo le Christ, comme on rencontre un ami, au coin d’une rue. – Lacordaire. 

Il fait nuit, il pleut. Au pied de la Basilique de Montmartre, le long d’une clôture en planches, dans la boue, les Jeunes Gardes attendent. Certains viennent de très loin, de Plaisance ou de la Roquette. La nouvelle section, celle de Gentilly, n’est pas encore là. On cause à mi-voix. 

« Tu sais, cette fois, nous passerons la nuit tout entière. — Qui est-ce qui t’a dit ça ? — Marc, Lestrat, l’aumônier.. tout le monde. — Toute la nuit sans dormir ? — Oui. — On ne pourra pas. Moi je me suis couché à minuit tous ces jours-cil… — Bah ! pour une fois… — Alors, on n’ira pas dans les dortoirs ? — Non ; nous ne nous coucherons pas. Moi, je trouve que ce sera bien mieux. — C’est égal, nous serons frais, demain, à la promenade. — Tiens, voilà Gentilly… » 

La section de Gentilly monte la rue de la Barre. On entend d’abord le pas bien scandé. Les voilà qui sortent peu à peu de la nuit… « Section… halte ! » Ceux de Paris rassemblent à leur tour. Marc Sangnier dit quelques mots très brefs : notre veillée d’armes commence ; pendant neuf heures elle va se poursuivre dans le recueillement et le silence ; rien ne doit plus nous distraire… 

Deux à deux, par l’étroite porte, nous entrons. Les conversations ont cessé, elles ne reprendront que demain matin, lorsque de nouveau nous franchirons cette clôture. 

Des couloirs sonores, des dortoirs encore vides, puis Une cour, un escalier de planches… Nous voici dans l’une des classes de l’école attenant au Sacré-Cœur. Rien n’a été changé ; et bientôt sur les bancs, devant les pupitres, les Jeunes Gardes aux bérets noirs, aux chemises blanches, ont remplacé les petits écoliers, La lumière inégale du gaz brûle leurs yeux, encore habitués à l’obscurité. Ils attendent, un peu surpris, un peu émus. Ils sont las de la longue course et de la dure journée de travail. Toujours le même silence. 

« Camarades, dit Marc Sangnier, c’est ici que nous passerons la nuit. Nous ne dormirons pas, cette fois. Nous donnerons cette nuit tout entière à Jésus-Christ. Quelques- uns d’entre vous s’en effraient, je le sais : ils sacrifieraient bien une nuit, cependant, pour un Congrès, un voyage, ou pour une distraction quelconque… Ne le ferez-vous pas pour Jésus-Christ ?… » 

Tous se disent : Oui, nous le ferons. Nous voulons montrer que nous sommes capables de cet effort. — Certains pensent : mais n’est-ce pas impossible ? Que faire, toute cette nuit ? Comment trouver des occupations assez variées, assez, passionnantes ? 

« Nous ne ferons qu’une chose, cette nuit, continue Marc Sangnier. Penser à Jésus-Christ, Lui parler, L’écouter. Nous ne sommes venus que pour Lui. Nous sommes venus Le voir comme on vient voir un ami. Le Christ n’est pas un Dieu étranger, caché dans le lointain d’un ciel inaccessible. Il est descendu sur terre ; Il s’est fait homme… Il a voulu être notre ami, notre plus fidèle, notre plus tendre ami. Nous ne pensons pas assez à cela ; nous le savons, mais nous ne le croyons pas… Il faut y penser ce soir. Si demain nous n’avons fait autre chose que résister au sommeil, que tenir, par un effort de volonté, nos yeux ouverts pendant ces quelques heures, nous avons perdu notre temps. Il faut que nous rencontrions Jésus-Christ, que nous conversions avec Lui. Il nous parle toujours, Lui. Mais d’habitude, nous ne L’écoutons pas ; nous sommes distraits par les choses extérieures, les soucis et les plaisirs superficiels… Ce soir, il faut faire silence en nos cœurs… Il faut dominer notre fatigue, oublier tout le reste, et veut donner à Jésus-Christ tout simplement, Le laisser doucement s’emparer de nos âmes… Vous verrez que vous en serez récompensés, que vous Le sentirez qui s’approchera de vous, jusqu’au moment où, demain matin, vous Le recevrez. » 

Marc Sangnier parle longtemps encore. Et voici que de plus en plus nous comprenons le sens de cette nuit. Ce n’est pas une manifestation extérieure : c’est un effort tout intérieur. Si nous voulons travailler efficacement à donner le Christ au monde, il faut que nous L’ayons en nous ; sans cela nos sacrifices seront stériles, et notre vie n’aura pas eu de raison d’être. 

Et maintenant, qu’importe que ce soit l’un ou l’autre d’entre nous qui parle? Dans ses paroles, dans les pages qu’il nous lit, il faut que nous trouvions ce qui nous est destiné, et les mots dont Dieu a voulu se servir pour s’adresser à nous. 

… En ce moment, c’est un passage de l’Évangile que lit l’aumônier : 

« Père ; Saint, conservez en votre nom ceux que vous m’avez donnés, afin qu’ils soient un comme nous… » 

C’est la prière que le Christ, avant sa Passion, adresse à son Père, pour ses Apôtres. Mais est-ce de ses Apôtres seulement qu’il veut parler ?… 

« … Je leur ai donné votre parole, et le monde les a eus en haine, parce qu’ils ne sont point du monde, comme moi- même je ne suis pas du monde. Je ne demande point que vous les ôtiez du monde, mais que vous les sauviez du mal… Sanctifiez-les dans la vérité. Votre parole est vérité. Comme vous m’avez envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde. 

« … Père juste, le monde ne vous a point connu. Mais moi, je vous ai connu ; et ceux-ci ont connu que vous m’avez envoyé. Et je leur ai fait connaître votre nom, et je le leur ferai connaître, afin que l’amour dont vous m’avez aimé boit en eux, et que je sois moi-même en eux… » 

Dans le silence de cette nuit, et surtout dans le silence intérieur qui, peu à peu, s’est fait en ceux qui sont là, ces paroles retentissent singulièrement. Ce ne sont pas des mots, nous le sentons, ce sont des réalités. Car, insensiblement, nous quittons nos habituelles façons de penser et de juger : d’ordinaire, nous avons une tendance à considérer que ce qui est réel par excellence, ce que nous connaissons parfaitement et avec certitude, c’est ce que nous voyons, ce que nous touchons. Et cependant, c’est cela qui est passager, et vain ; si nous nous attachons à ce qui est passager, nous passerons aussi. Qui donc demeure éternellement, si ce n’est Dieu ? Croyons-nous vraiment en Dieu ? Agissons-nous toujours comme si nous croyions en Lui ? Autour de nous, la plupart des hommes ne croient point en Lui, placent ailleurs leurs espérances et leurs passions. Aussi, nous ne sommes point, nous ne devons point être du monde; le monde nous aura en haine. Mais nous serons plus forts que le monde si Jésus-Christ, comme II nous le promet, est en nous. 

Et toujours, à travers les lectures et les prières qui se poursuivent, la même pensée revient : Où est la réalité ? Est-ce ce soir, est-ce les autres jours que nous vivons dans l’apparence et dans le rêve ? Qui est le plus réel, le plus vrai, qui suivrons-nous, enfin ? Le monde ou Dieu? Ou trouverons-nous l’amitié la plus véritable et fidèle, — chez les hommes qui changent, qui trompent et surtout qui oublient, qui se lassent de nous et de qui nous nous lassons, — ou dans le Christ ? Lui est toujours là. Nos peines les plus profondes, nos joies les plus pures, nous ramènent près de Lui. Plus nous devenons meilleurs, plus nous L’aimons. Et tandis que des affections tout humaines, où noua nous cherchons nous-mêmes nous rendent plus égoïstes et plus durs envers les autres, l’amour que nous avons pour le Christ déborde et nous fait paraître l’humanité plus digne de pitié et de tendresse..! 

Trois heures du matin. Nous avons passé de longs instants devant le Saint-Sacrement. Voici une heure que nous sommes revenus dans notre classe. C’est à présent qu’il faut faire effort pour dompter la fatigue : plusieurs sont très las, s’assoupissent un instant, et se redressent bientôt. Par intervalles, nous prions ensemble, voix haute, et dans ces prières nous songeons à nos adversaires, que nous voulons aimer en dépit de tout… Tout à l’heure, Marc nous lisait le Mystère de Jésus, de Pascal ; et cela nous allait au fond du cœur… 

« Jésus cherche quelque consolation au moins dans ses trois plus chers amis, et ils dorment. Il les prie de soutenir un peu avec Lui et ils Le laissent avec une négligence entière, ayant si peu de compassion qu’elle ne pouvait seulement les empêcher de dormir un moment. Et ainsi Jésus était délaissé seul à la colère de Dieu. 

« Jésus est seul dans la terre, non seulement qui ressente et partage sa peine, mais qui la sache ; le ciel et Lui sont seuls dans cette connaissance… 

« … Il souffre cette peine et cet abandon dans l’horreur de la nuit. 

« Je crois que Jésus ne s’est jamais plaint que cette seule fois ; mais alors Il se plaint comme s’il n’eût plus pu contenir sa douleur excessive : mon âme est triste jusqu’à la mort. 

« Jésus cherche de la compagnie et des soulagements de la part des hommes. Cela est unique en toute sa vie, ce me semble. Mais il n’en reçoit point, car ses disciples dorment. 

« Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là… » 

Que nous voudrions aimer Jésus ainsi que l’aimait Pascal, dire ardemment avec lui : « Seigneur, je vous donne tout », et ne pas nous reposer ni ce soir, ni jamais, tandis que Jésus souffre, mais lui offrir nos souffrances à nous, nos désenchantements, et notre fatigue présente ! 

Les heures passent, passent… les Jeunes Gardes sont un peu plus las. Plus intimement heureux aussi. Comment auraient-ils deviné que cette nuit serait si bonne ? 

Lestrat, notre commandant, vient de parler du rôle de la Jeune Garde et des réunions publiques ; et nous évoquons le souvenir des meetings des Mille Colonnes et de l’Alcazar. Nous pensons surtout aux réunions et aux manifestations à venir : un jour peut-être aurons-nous, ainsi que le dit notre prière, la joie de rendre à notre Maître jusqu’à là dernière goutte du sang qu’il nous a donné… Mais qui peut connaître l’avenir ? Pourvu que nous fassions toujours notre devoir… 

Nous écoutons la Passion que quelqu’un lit dans l’Évangile de Saint Marc. Est-ce bien il y a deux mille ans qu’elle s’est déroulée? Non, cela n’est pas d’autrefois, ni d’hier, mais d’aujourd’hui même… Les disciples qui dorment quand Jésus agonise, n’est-ce pas nous-mêmes? Ne Le renions- nous pas chaque jour, comme fit Pierre cette nuit-là? Qui torture Jésus, si ce n’est nous?… 

Nous écoutons la Passion le cœur serré. Nous, joyeux et nous enivrant des moindres victoires, nous, avides de succès, comment ne pas pleurer sur une déroute, un effondrement aussi pitoyable ?… Le Christ était à la tête d’un « mouvement ». Il avait parlé et guéri les malades. Les foules L’avaient suivi, aimé, et voulu faire roi. Il avait fait à Jérusalem une entrée triomphale. Il avait choisi douze apôtres, et les avait, pendant trois ans, nourris de ses pensées et de son cœur. Il leur donne sa chair et son sang… Voici qu’il ne reste plus rien. Rien. Les foules ont préféré Barrabas à Jésus. Des douze apôtres, l’un a trahi, l’autre renié, les autres dormaient ou ont fui. Le Maître est mort. Des femmes pleurent sur ce cadavre. Bientôt la pierre du tombeau se referme. C’est fini. La « Cause » est morte; le « mouvement » brisé. Tout est perdu… 

Cependant le monde est sauvé. 

Oh ! la prophétique, et douloureuse, et consolante Passion !… Combien de fois l’avons-nous lue sans la comprendre ! Et maintenant encore, nous ne la comprenons qu’à demi. Désormais, il faut faire mieux : il faut la vivre. 

Les heures passent… Des prières encore, et des lectures — l’Imitation, le P. Gratry, l’abbé Perreyve — et des instants de méditation, et l’étude de notre règlement… Les heures passent… Et la fatigue, le sommeil vaincu, contre lequel il faut pourtant lutter encore, rendent tour à tour le recueillement plus douloureux et plus complet. Et aussi, nous nous sentons unis comme jamais nous ne l’avons été. Comme ce nom de camarade que nous nous donnons prend un sens profond après de pareils moments… Cette nuit est intime ; elle est solennelle ; elle est passionnée ; elle est d’une douceur étrange… Et déjà, la voici qui s’évanouit. A travers les vitres, le petit jour luit tristement… 

Un peu plus tard, nous sommes tous dans la crypte. L’aumônier a dit la messe. Nous avons reçu Celui que cette nuit nous avions appelé. Clevers, de Gentilly, a lu notre prière. Nous la comprenons mieux ce matin : 

« … O Jésus ! Nous voulons être tes chevaliers. Arme-nous Toi-même aujourd’hui. Nous te donnons nos cœurs, Toi seul peux nous donner la victoire. Tous fraternellement unis, tous égaux en face de ton tabernacle, nous nous enrôlons dans une milice où l’on ne travaille ni pour de l’argent, ni pour de la gloire, mais pour Toi seul. 

« Fais que nous nous souvenions toujours de quel esprit nous sommes. Comme Toi, nous voulons aimer nos ennemis, nous ne voulons avoir d’autre ambition que de délivrer du mal et de l’erreur ceux-là mêmes qui nous persécutent. Ne sommes-nous pas les disciples de Celui qui est mort sur la croix pour ses bourreaux ? 

« … O Jésus ! Nous Te reconnaissons aujourd’hui comme notre chef. Nous entendons Te servir jusqu’à la mort. Nous T’aimons plus que tout. O Jésus ! nous T’adorons. Ainsi soit-il. » 

Tour à tour, les autres, agenouillés au pied de l’autel ont prononcé une prière plus courte… Les voici définitivement Jeunes Gardes. 

Nous quittons Montmartre. 

Je ne sais comment j’ai osé tous raconter cela. Mais, n’est-ce pas, camarades, que c’est de toutes ces choses que notre amitié est faite ?… Oui, il vaut mieux les dire tout simplement. Nous n’avons pas le droit de cacher notre Christ, ni l’amour que nous Lui portons. 

Mais ils se moqueront de nous. 

Ah ! qu’importe ! Aurons-nous toujours peur d’un mot de raillerie, d’un sourire méchant ? Serons-nous toujours prêts à dire, comme Pierre : « Je ne connais pas cet homme ! » Il faut oser être franc. Qui sait, si nous avions osé plus tôt, combien d’âmes nous aurions amenées au Maître ? Les hésitants, les petits, les craintifs et tous ceux, aussi, tous ceux qui, las de leurs blasphèmes, implorent le Dieu inconnu, dans la nuit et la détresse de leur cœur…3 

Appuyé sur la Jeune Garde, le Sillon put acclimater au quartier Latin et dans les divers arrondissements de Paris un régime de libre discussion qui était, à cette date, une étonnante nouveauté. Il voulait que l’on répondit au discours d’un orateur par des idées et non par des vociférations et par des coups. Il assurait, loyalement, la liberté de la tribune aux adversaires comme aux amis. Mais cela n’allait pas, pour les gardiens delà liberté, sans risques sanglants. 

On était au pire moment de nos discordes religieuses. Les congrégations, après une traîtresse invitation à demander l’autorisation de prier, d’enseigner, de se dévouer sous la protection de la loi avaient vu leurs libertés étranglées, sans examen, par un coup de force de la Chambre. Jaurès et la plupart des socialistes soutenaient le ministère Combes qui favorisait à son tour, visiblement, les forces d’émeute afin de s’appuyer sur elles. En 1902, le gouvernement faisait disperser, par sa police, un cortège de mères de famille catholiques mais il tolérait, sur la place de la Concorde, la hideuse manifestation des « églantines rouges » ; en 1903, il laissait Victor Charbonnel, le prêtre apostat, Henry Bérenger et Sébastien Faure conduire leurs bandes à l’assaut des églises pour interdire la parole aux prédicateurs congréganistes. Une fois de plus, le Christ était livré par Pilateaux aboiements de la haine. 

Au premier rang de ses défenseurs, le Sillon s’était jeté dans la mêlée, mais en y introduisant déjà, avec une décision superbe, sa tactique offensive. Ce n’était pas seulement au nom des droits de la conscience ou des droits de la vérité qu’il exigeait des adversaires de l’Église le respect de la vie religieuse, c’était au nom même du progrès social dont les anticléricaux prétendaient injustement monopoliser le souci. Comment réaliser une démocratie fraternelle sans les forces de justicë et d’amour que le Christ est venu apporter au monde? Le Sillon intervenait comme une force populaire et qui ne permettait pas que Ion aveuglât le peuple sur ses plus profonds intérêts.4 

La plus retentissante bataille eut lieu à Paris, dans la salle des « Mille-Colonnes », rue de la Gaîté. Des milliers de manifestants convoqués dans Paris par l’Action et la Raison bloquaient la salle où une partie des leurs seulement avaient pu entrer. En dépit de la violence des passions surchauffées, Marc Sangnier put montrer, par son discours et par les actes de ses amis, que les catholiques étaient vraiment plus forts que la haine… Grâce à son émouvant appel et grâce à la Jeune Garde, Victor Charbonnel et Henry Bérenger purent parler, après lui, au milieu d’un silence de la salle d’autant plus impressionnant que des rues adjacentes montaient des chants révolutionnaires et des clameurs de mort. A la fin de la réunion, les catholiques durent se frayer un passage à travers les bandes hurlantes. Pendant qu’ils tenaient dans un terrain vague attenant au siège du Sillon, boulevard Raspail, un second meeting à la lueur de torches improvisées, les anticléricaux qui n’avaient pu forcer la barrière de planches les assaillirent à coups de projectiles de fonte, fragments de lourdes grilles arrachées aux pieds des arbres et brisées sur le trottoir. Le sang coulait déjà un peu partout lorsqu’une charge de Jeunes Gardes balaya enfin la place. 

Chose étrange, nous dit Gaston Lestrat, Henry fut l’un des rares camarades qui, en la circonstance, n’ait pas été blessé. Et cependant, quels ne furent pas sa vaillance et son entrain ! Je le vois encore, boulevard Raspail, où nos amis, tant bien que mal, défendaient contre les révolutionnaires l’enclos du « Meeting sanglant », je le vois encore, à la tête de la petite troupe qu’au milieu du désarroi il avait su former, chargeant, le bras levé, une bande d’apaches qu’il mettait en fuite, cependant que moi-même, étourdi par je ne sais quel mauvais coup reçu dans la bagarre, je demeurais un instant affalé sur un banc… 

Les jours qui suivirent, un vent d’émeute souffla sur Paris : la fureur anticléricale des révolutionnaires avait été, par notre meeting, exaspérée, et les journaux d’extrême gauche nous menaçaient de représailles. Henry, qui voulait tout prévoir, m’interrogea longuement sur les dispositions que je comptais prendre au cas où quelque église serait envahie, quelque autel profané, notre local assiégé ou Marc attaqué. Lorsque je lui eus donné satisfaction, je l’entendis murmurer : « Mourir en Jeune Garde, quelle belle mort! » 

Cette ambition de la mort pour une sainte cause, ne devait-elle pas être, onze ans plus tard satisfaite ? 

Le meeting sanglant du 23 mal 1903 n’était pas la première réunion publique du Sillon, mais il fut la première dont toute la presse parla. Les catholiques furent enthousiastes et fiers de la Jeune Garde. Les anticléricaux sectaires apprirent à redouter une organisation si résolue à faire respecter la liberté de la chaire et celle de la tribune. A Paris grâce à une vigilance constante, les réunions publiques sillonnistes ne connurent plus de graves obstructions. En province seulement la violence des coups ou des cris continua de remporter, parfois, quelques victoires. 

Henry du Roure s’est interrogé, plus tard, sur la valeur de ces réunions publiques dont il travailla avec tant de passion et d’énergie à assurer le succès. Et voici le souvenir qu’il apporte en réponse. Il aurait pu choisir un de ces sublimes monologues où l’âme de l’orateur s’emparant de l’âme d’une foule l’a portée, d’un élan inattendu, au-dessus des ses préoccupations temporelles jusqu’à ces purs sommets où elle n’éprouve plus que l’appétit de Dieu, — ou l’un de ces magnifiques dialogues où son ami, à force de dialectique serrée et d’émouvante sincérité, a obtenu de ses contradicteurs de saisissants aveux ou de précieuses confirmations : il a vu des hommes loyaux escalader une tribune comme des adversaires et en redescendre comme des amis… Mais non, il préfère évoquer le souvenir de l’un des plus mauvais jours, le souvenir d’une défaite apparente de l’idée. 

… Je me souviens d’une réunion à Saint-Junien, dans le Limousin. Nous étions sept ou huit camarades, pas davantage. Depuis, la vie a mis entre nous bien des barrières, mais tout de même ce souvenir-là demeure comme un lien qu’on ne brise pas. Cette vaste salle était pleine d’ouvriers à peine dégrossis, aussi différents de ceux de nos villes que tu penses l’être d’un terrassier. Je n’ai jamais respiré une telle atmosphère de haine. Ils étaient cinq ou six cents… 

Paul. — Et vous, huit ?… 

Pierre. — Pas davantage. Tandis que notre ami commençait sa conférence, nous étions assis sur les marches de l’estrade que le flot des arrivants venait battre, et devait bientôt submerger. Lentement, cette marée montait, et nous pressait, pauvre digue humaine. S’ils avaient voulu emporter tout de suite la tribune, ils l’eussent fait en un clin d’œil ; mais ils avaient honte de cette violence, et préféraient une sorte d’invasion sournoise. Leurs corps serrés contre les nôtres nous étouffaient peu à peu contre le mur et ils passaient, un à un. A la fin, plus d’une cinquantaine s’étaient groupés derrière notre ami qui parlait. Je le vois encore, Marc Sangnier, arpentant l’espace de plus en plus restreint qui restait vide autour de lui, et leur jetant non point de longues périodes — sa harangue était hachée d’interruptions — mais des phrases brèves et nerveuses, des mots saisissants, tout palpitants de vérité et d’émotion, et ses plus beaux cris d’éloquence. Quel dialogue entre cette salle où la haine, la fureur, se contenaient encore, et l’orateur qui la tenait en respect ! C’était l’été; la chaleur nous accablait à nous faire défaillir ; sous la faible clarté des lampes, à travers la brume de la fumée des pipes, je le voyais aller et venir, vêtu d’un blanc veston d’alpaga, comme une lumière dans la nuit, un feu mouvant sur une lande. Après une heure de cette lutte, le tumulte grandit, couvrit tout, et nous sortîmes, traversant lentement cette foule étonnée, et si intimidée de sa victoire, si honteuse de ce qu’elle avait fait, qu’elle se tut et s’ouvrit pour nous livrer passage. Et je le crois, j’en suis sûr, d’une absolue certitude, pas un des mots qui fut dit ce soir-là ne fut perdu ; la graine jetée au vent furieux de cette tempête est tombée, a germé en plus d’un cerveau. Ces malheureux, presque sauvages, auront eu, un soir au moins, l’intuition de ce qu’était la pensée en face de la force bestiale ; ils auront admiré malgré eux, contre eux, la faiblesse souveraine d’une conviction généreuse. 

Presque toutes nos réunions sont plus paisibles qu’une classe dans un lycée, une discussion dans une famille ; tranquilles débats où l’esprit s’exerce, où l’âme s’élève… Il me manquerait quelque chose si je n’avais pas connûtes autres, celles même où la bête humaine semble déchaînée… 

Paul. – Vilain spectacle ! 

Pierre. -— Spectacle sublime du Calvaire ! Oui, toujours des crachats sur la Vérité ! Elle n’a pas craint pourtant de s’incarner parmi les bêtes que nous sommes. Et nous, nous craindrions de lui rendre témoignage ?5 

L’action militante de Marc Sangnier et de ses camarades au service de la vérité catholique et des libertés de l’Eglise reçoit, au début de septembre 1904, sa plus magnifique récompense. Les sillonnistes se rendent à Rome en pèlerinage : ils y sont reçus avec la plus chaude sympathie. Ils y vont pour faire devant le Pape la plus solennelle affirmation de leur religieuse fidélité mais aussi la plus nette déclaration de leurs préférences sociales et politiques. Et le Pape les bénit comme des fils très aimés, et il n’objecte rien à leur profession de foi républicaine. 

… Puisque vous ave\ su concevoir, leur dit-il, des pensées aussi nobles et que vous vous montre\ capables d’actions aussi généreuses, laissez-Nous vous dire que Nous vous aimons et que désormais chacun de vous pourra Nous considérer non pas seulement comme un père, mais comme un ami. 

En ces jours d’enthousiasme merveilleux, il semble, en dépit des contradictions qui ne cessent pas, que la victoire soit toute proche… Né hier du cœur d’un jeune homme et presque d’un enfant, voici que le Sillon apparaît comme l’irrésistible pointe d’avant-garde qui entraîne les catholiques de France. Des incroyants sincères se demandent, à son contact, s’ils n’ont pas méconnu le Christ qui inspire une telle générosité sociale ; des évêques le bénissent, l’introduisent dans leurs séminaires et aventurent leur robe violette dans ses plus tumultueuses réunions; de» prêtres proclament le bien qu’il fait aux âmes ; au fond de leur clôture et jusque sur la terre d’exil, des religieux et des religieuses offrent leurs privations et leurs prières pour dériver vers ses militants les invisibles flots de la grâce. 

Ces succès, ces bénédictions, ces grâces intérieures, les fêtes de l’éloquence et les douceurs de l’amitié, voilà des choses qui rendent le dévouement bien facile. Si facile même qu’Henry du Roure s’en inquiète, pour les autres et pour lui-même. Il y a tant de joie et de fierté à être du Sillon ! Les âmes n’y trouvent-elles pas, tout proche, un risque d’égoïsme et d’orgueil ? 

Dès 1903, il écrit à sa sœur Madeleine, en repoussant, avec son humour ordinaire, d’affectueux éloges : 

Le Sillon, tu as pu le constater toi-même, est prodigieusement attachant, et même tyrannique. 

Laissez-lui prendre un pied chez vous, 

il en an aura bientôt pris quatre… 

Le pied qu’il a pris chez nous, pour commencer, c’est moi, et il a continué en prenant tous les cœurs de la famille. Le temps que j’y passe, c’est du bon temps que je me donne. Et souvent, la vertu consisterait à y aller moins, et à rester davantage dans notre famille, où il y a aussi une action à exercer… J’aurais plus de mérite si je faisais du droit plus souvent et moins d’articles… voilà la vérité. Non, je ne suis pas du tout vertueux, je t’assure, c’est une légende qui s’en va et qu’il faut aider à s’en aller. Mais puis-je compter sur toi pour travailler à la démolir ? 

Ce danger, le vrai danger, il le signale dans un article du Sillon avec une grave insistance ; 

Le danger était moins grand quand nous étions moins connus. Aujourd’hui, on parle trop de nous. Chaque jour nous apporte trop d’injures et trop d’éloges. Les injures, nous disons que ce sont nos idées qui nous les attirent ; les éloges, nous croyons ne les devoir qu’à notre mérite personnel. Nous nous complaisons dans cette attitude, et chaque jour nous risquons de nous y complaire davantage. Peu à peu, nous nous habituons à considérer que le fait d’être du Sillon nous confère des droits très nombreux. Nous disons « notre cause », « nos idées », un peu comme on dit« ma maison ». Si nous n’y prenions garde, nous finirions par exploiter un monopole. 

[…] Le Sillon n’est ni une œuvre, ni un groupe, c’est une Cause. Nous n’avons pas fait le Sillon : il nous a faits. Il ne nous appartient pas ; nous lui appartenons.6 

Tous ses écrits, toutes ses conversations de cette époque reflètent la même préoccupation : payer les joies intimes de sa vie par un dévouement de jour en jour plus entier. Pendant que Marc Sangnier étend, à chaque discours, les frontières du Sillon par la magnifique puissance des mots qu’une grande âme soulève, il est, lui, l’incorruptible gardien de la sincérité de ces paroles qu’il ne permet à personne d’employer à la légère. 

L’amitié la Cause, l’âme commune. donner sa vie… Quel sens profond prennent aussitôt ces formules dont l’abus est si facile, lorsque c’est Henry du Roure qui les prononce! Ce jeune homme de vingt ans, au front penché qu’ombragent des mèches brunes, aux yeux chargés d’une gravité précoce, si vraiment jeune, pourtant, si plein d’entrain par moment, et d’allégresse physique, si spirituel toujours, il intimide en même temps qu’il attire. Il inspire un étrange respect aux plus familiers et aux plus proches : car on sent bien que ce qu’exige des autres la loyauté de son regard, il l’a d’abord, avec une extrême rigueur, exigé de lui-même 

Notes

1Voir, en Appendice, la lettre de Gaston Leitrat sur « Henry du Roure, Jeune Garde. » 

2 Henri Colas, le Chant de la Jeune Garde. 

3 Article paru dans la revue le Sillon, 10 avril 1904. 

4 Par exemple, quand le citoyen Wilm, notable bourgeois et député socialiste, vint, à Amiens, proposer au prolétariat la politique du Bloc, le camarade Sillonniste Pamart, typographe syndiqué de la Fédération du Livré, se dressa seul en face de lui pour défendre à la fois les libertés ouvrières et sa foi de catholique, également menacées par le nouveau jacobinisme, — et l’orateur anticlérical dut renoncer à proposer son ordre du jour… Ce n’est qu’un épisode, entre beaucoup d’autres, et tous ensemble n’ont qu’une valeur de symbole — mais qui montre, cependant, ce dont le Sillon aurait été capable en France, à cette date, s’il avait eu le temps de multiplier l’élite ouvrière dé ses militants. 

5 Impressions de réunions publiques, dans la Démocratie du 24 avril 1913. 

6Le Sillon, 25mars 1904.

SOURCE

Léonard Constant, Henry du Roure, Bloud et Gay, Paris, 1917, 238p.