Chapitre 2: La Cause

 Chapitre 2

Lorsqu’un jeune homme, aidé de cette grâce toute puissante qui vient du Christ, retient ses passions sous le joug de la chasteté, il éprouve dans son coœur une dilatation proportionnée à la réserve de ses sens, et le besoin d’aimer, qui est le fond de notre nature. se fait jour en lui par une ardeur naïve qui le porte à s’épancher dans une âme comme la sienne, fervente et contenue. – LACORDAIRE, Sainte Marie-Madeleine, ch. I. 

Es-tu catholique?… De toute ton âme ?… Donnes-tu ta vie à la Cause?… 

Voilà l’interrogation pressante qu’Henry du Roure, après bien d’autres, entendit un jour. Une voix jeune et virile, d’un accent inoubliable, la prononçait à son oreille pendant qu’une main amie pesait avec une affectueuse autorité sur son épaule. Et il lui semblait que cette voix extérieure n’était que l’écho d’une voix plus secrète entendue en certaines heures de méditation silencieuse ou de recueillement eucharistique. 

Il fallait une passion à ce cœur de dix-sept ans. Marc Sangnier lui offrait celle qui l’avait pris tout entier lui-même. Il lui offrait le Sillon. 

Depuis quelque temps déjà, le jeune homme avait entendu parler, par M. l’abbé Pératé, de cet effort nouveau d’éducation populaire. Sans doute avait-il rencontré auprès de lui quelques-uns de ces ce Sillonnistes, étudiants des facultés, élèves de Polytechnique, ouvriers ou apprentis des faubourgs. Il savait que l’éloquence d’un jeune officier démissionnaire les avait fait surgir des milieux les plus différents de la société française et que sa chaude amitié les avait unis d’une façon beaucoup plus profonde que n’avaient coutume de le faire ces ligues politiques ou ces œuvres sociales nées alors en si grand nombre des agitations de l’affaire Dreyfus et destinée, par les nationalistes ou par le parti « intellectuel » à conquérir l’opinion. 

Les jeunes prêtres amis et directeurs de son âme lui avaient déjà fait pressentir à quels besoins profonds du pays cette activité du Sillon répondait. L’opinion catholique en France paraissait alors obsédée par les calculs politiques destinés à défendre l’Eglise. Mais, en vérité, était-ce bien de politique qu’il s’agissait ? 

Qui restituera à ce christianisme, lumière, et force de la vie individuelle, son expansion sociale illimitée? Qui montrera dans le Christ, avec une irrésistible éloquence, celle de la parole et celle de l’action, non seulement le salut des âmes pour l’éternité, mais aussi, dès ici-bas, le salut de la cité, parce que Lui seul engendre la justice et l’amour ? Quels apôtres se lèveront pour parler de Lui dans la langue de toutes les classes sociales qui se coudoient sans se comprendre dans la patrie d’aujourd’hui ? 

L’Église a ses prêtres. Mais que d’entraves venues de la loi ou de la coutume, que d’hostilités, que de défiances paralysent leur zèle ! Des laïques ne s’offriront-ils pas pour être, là où les prêtres ne peuvent agir et se faire entendre, les témoins de leur foi ? 

Le 15 octobre 1899, le Sillon donna à Paris sa première grande conférence de propagande : plusieurs jeunes ouvriers y prirent la parole et le retentissement en fut grand dans les milieux catholiques. Relisons quelques phrases de l’appel à la jeunesse, signé de Marc Sangnier, qui posait alors à chaque lecteur une question si personnelle : 

… Si donc quelqu’un d’entre vous ne veut décidément songer qu’à lui-même, prisonnier d’un égoïsme tyrannique, si les plaintes de la patrie blessée ne vont pas jusqu’à lui, si aucune pensée généreuse n’habite dans son âme, s’il ne voit rien, s’il n’entend rien en dehors de ce qui peut lui rapporter quelque profit personnel ou quelque avantage mesquin, alors il est aveugle et sourd : qu’il passe son chemin ! Nous n’avons pas besoin de lui. 

Mais vous qui avez conçu le dessein de combattre, quoi qu’il en coûte, le mal et l’erreur, tous qui travaillez sans doute, selon le commandement de Dieu, pour gagner votre pain à la sueur de votre front, mais qui êtes impuissants á ne vous occuper que de vous-mêmes et à concevoir une étroite félicité solitaire, vous dont le cœur est chaud et la volonté bonne et qui donneriez, s’il le fallait, jusqu’à votre vie pour la sainte cause, sachant bien que mourir ainsi, ce n’est que naître à l’immortalité, vous tous jeunes hommes dont la France a besoin pour façonner enfin avec des mains loyales un avenir meilleur, venez avec nous, vous êtes nos frères bien-aimés. Nous travaillerons, nous prierons, nous lutterons ensemble : ne sommes-nous pas les fils de la même patrie qui pleure, les frères du même Christ qu’on outrage ?… 

[…] Mais souvenons-nous, camarades, que notre but n’est pas de triompher pour écraser des adversaires. Il y a des hommes, je le sais, qui nous ont déclaré une guerre à mort, une guerre d’extermination. Mais nous, nous n’oublierons jamais « de quel esprit nous sommes » : nous travaillerons pour ceux-là mêmes qui se disent nos ennemis, car, bien loin de songer jamais à de cruelles représailles, nous n’avons d’autre ambition que de les gagner à la vérité et de les faire bénéficier, comme les autres, du bienfait de notre pacifique victoire.1

Ce sont des appels comme celui-là qui durent aller, pendant son année de philosophie, jusqu’à l’esprit et jusqu’au cœur d’Henry du Roure. Une énergie catholique toute neuve y manifestait son élan et elle était capable, par contagion, de susciter autour d’elle des élans aussi généreux. 

De grands rêves de dévouement flottent dans la pensée du jeune homme. Son humeur indépendante est séduite par l’idée des aventures à courir dans un beau mouvement de propagande. Mais elle s’effraie sans doute de la discipline qu’il faudra subir, des sacrifices qu’il faudra consentir. Sur le conseil de l’abbé Pératé, il se décide cependant à écrire au président du Sillon. 

Du fond des tranchées où il commandait une compagnie du génie, le capitaine Marc Sangnier a bien voulu nous rappeler, en septembre 1915, cette première entrevue. 

J’ai reçu un jour une lettre, parmi beaucoup d’autres, d’un jeune homme qui venait de finir sa philosophie (c’était je crois, après les vacances) et qui allait commencer son droit. Il s’offrait à apporter son concours au Sillon. Je ne sais pourquoi cette lettre, pourtant extrêmement simple, m’avait frappé et j’avais hâte d’en connaître l’auteur. Je lui fixai un rendez-vous et je vis pour la première fois. Henry qui avait alors dix-sept ans. 

Pour ainsi dire tout de suite, nous devînmes très amis. Nous passions chaque jour de longues heures à causer, soit dans le grand jardin de ma maison rue de Vaugirard, soit au cours de longues promenades que nous faisions aui environs de Paris. Je me souviens à merveille de celle qui eut lieu à Vincennes, peu de semaines après notre première entrevue. Je crois que dès ce jour-là Henry était virtuellement résolu à donner avec moi sa vie à la Cause.. 

« Une âme seule est souvent un immense auditoire. » Il faut avoir intimement connù l’auteur de la lettre qu’on vient de lire pour comprendre la vérité de cette parole de Lacordaire. Lorsqu’il parle à un nouvel ami comme lorsqu’il s’adresse à une foule, il s’agit toujours pour cet orateur, d’une œuvre d’amour, d’une vie à communiquer. Il faut qu’il engendre en une autre âme, individuelle ou collective, les certitudes, les élans, la passion dévorante qui règnent dans la sienne. Il n’est satisfait que lorsqu’il l’a convertie lorsqu’il a obtenu d’elle, librement, la révolution intérieure qui la détache de ses ambitions médiocres et communes pour la jeter sans réserve au service des grandes causes | auxquelles il s’est donné lui-même. 

Prodigieux effets de l’amitié qui a fait toute ; la force et, en un sens, toute la réalité du Sillon ! La ferveur humaine et l’amour de Dieu, étroitement associés et parfois confondus, brûlent du même enthousiasme les cœurs jeunes qui, parce qu’ils sont purs, ont gardé intacte leur puissance d’aimer. Une âme est attirée vers une autre âme à cause de sa beauté et, à mesure qu’elle s’efforce davantage de jouir de cette beauté, elle sent mieux qu’elle n’est qu’un reflet, d’une splendeur plus haute qui seule mérite d’être aimée – adorée — pour elle-même. Alors l’amour n’est plus le don réciproque de deux individualités qui voudraient se tenir lieu de tout — mortelle illusion de la passion purement humaine qui se croit d’autant plus forte qu’elle a mieux fait le vide autour d’elle – mais le don simultané de deux êtres finis à la perfection infinie qui les attire, chacun donnant à l’autre son affectueux appui dans cette ascension si rude et sans terme. 

Cette amitié que dès le premier jour, Marc Sangnier proposa à Henry du Roure, n’est-elle pas, au fond, le seul programme de vie aimante que l’humanité de tous les temps a pu rêver lorsqu’elle a voulu dépasser les limites étouffantes de la vie individuelle et rompre les cloisons de l’égoïsme ? On en trouverait déjà l’idée chez Platon si l’on pouvait oublier le fangeux point de départ, d’où s’élève, à grands coups d’ailes, la dialectique du Banquet ; on en retrouve non plus l’idée, seulement, mais la réalité dans toutes les grandes affections chrétiennes qui se sont efforcées, avant la vie éternelle en Dieu, plénitude de l’union, d’éprouver dès ici-bas la douceur de la divine parole : « Qu’ils soient un, mon Père, comme vous et moi nous sommes un ! » 

Mais alors que ces grandes intimités spirituelles sont éparses, d’ordinaire, à travers le monde, alors qu’elles sont portées, esquifs de tendresse privilégiée, sur l’immense océan de la charité chrétienne, l’audacieuse inspiration de Marc Sangnier fut de les unir autour de lui en un réseau indéfiniment étendu et d’en faire la force active d’un mouvement de propagande et d’action. L’originalité la plus profonde de son œuvre, c’est là peut-être qu’il faut la chercher. 

Le Sillon a pris extérieurement les formes les plus diverses : il se définit surtout au moment où Henry du Roure le rencontre, comme un mouvement d’éducation démocratique, il fonde des cercles d’études et des Instituts populaires. Plus tard il se présentera comme une école d’économie sociale, il inspirera des méthodes syndicales et des fondations coopératives. Plus tard enfin, avec ses journaux, il interviendra dans les débats politiques et même dans les luttes électorales. Mais au cœur de toutes ces organisations il faut chercher cette réalité humaine qui leur donne le mouvement et la vie : les amis de Marc Sangnier et les amis de ses amis, unis par la plus profonde et la plus spirituelle des amitiés. 

Nous avons eu la « République des camarades ». Avec cette camaraderie qui méprise les idées, qui se moque de l’intérêt général et qui ne vit que des services rendus par des ambitieux à d’autres ambitieux, l’amitié du Sillon n’a jamais rien de commun. Elle déçoit profondément ceux qui pensent la trouver utile au sens vulgaire du mot. Elle ne fait pas « réussir » ses amis. Elle ne les pousse pas dans le monde. Elle leur demande, le plus souvent, de sacrifier leurs ambitions temporelles ou de les mettre au second plan. Si elle paie, et largement, c’est par des joies qui n’intéressent que l’esprit et le cœur. 

On pourrait plus aisément comparer l’amitié du Sillon a l’union des âmes dans une communauté religieuse car, sans imposer aucun vœu, elle s’efforce d’introduire dans le monde quelque chose de la pureté, de la discipline et de la ferveur qui sont les fruits de la règle. Mais, dans les ordres religieux, l’amitié entre les membres d une même communauté, peut amener un particularisme qui n’est pas sans inconvénient. Au Sillon elle est le grand moyen de vaincre l’égoïsme de l’individu, de faire jaillir de son cœur la source des enthousiasmes, de purifier l’appétit de tendresse que le monde allait corrompre, de dominer et de supprimer les cloisons que les castes et les classes élèvent entre les hommes. 

Elle apprend à mieux prier en interposant le Christ entre les âmes qui se lient ; elle s’éprouve dans le travail et par là elle est, avec la grâce de Dieu, la gardienne de la chasteté. 

Elle fait souvent mieux encore car elle prépare des âmes aux mortifications du sacerdoce ou du monastère, et, en les y conduisant, si elle doit se dépasser elle-même, elle n’a jamais à se renier. 

Cette amitié militante et virile qui a ses foyers de tendresse privilégiée n’est pas exclusive et jalouse. Elle aspire à se répandre, à s’offrir à toute âme vivante. Elle n’est pas seulement un moyen au service d’un programme, elle est un article essentiel d’un immortel programme de charité chrétienne. Par là, avec son caractère original, elle continue une longue tradition. Et nul ne l’a sans doute plus éloquemment reconnu que l’illustre fondateur de l’Œuvre des Cercles, le comte Albert de Mun. Il écrivait, le 13 décembre 1903, au Président du Sillon : 

… Une sympathie naturelle est entre nous, qu’un mot, un regard, un serrement de main, suffisent à faire éclater ; car nos âmes portent uu même ferment, qui les émeut, dès qu’elles sont en contact. 

J’en ai fait avec vous, l’autre soir, l’épreuve décisive ; vous me contiez l’histoire de vos œuvres, vous m’interrogiez sur celles auxquelles je fus activement mêlé, et nous parlions la même langue… 

[…] Tenez ! un jour, il y a trente ans, comme je faisais mon premier tour de France, allant de ville en ville, ainsi que vous faites aujourd’hui, répéter ces mots d’amour et de fraternité que vous échangerez tout à l’heure, dans l’une d’elles, quand j’eus fini, un ouvrier, sortant du milieu de ses camarades, voulut me répondre, et, tout ému, au lieu de parler, vint se jeter dans mes bras et m’embrasser en pleurant !… Comment vous dire ?… Après trente ans, le baiser de cet ouvrier chrétien brûle encore ma joue ! 

Voilà de quoi sont faits mes souvenirs ! Non, cela ne s’écrit pas : mais je suis bien sûr que vous me comprenez, et que, ce soir, si vous lisez ma lettre à vos amis, ils me comprendront aussi. 

Ils me comprendront et ils reconnaîtront leur œuvre, car, si la marche du temps change les conceptions et les formes extérieures, l’inspiration reste la même. 

C’est du cœur qu’elle vient, du cœur pressé par l’attrait du dévouement, par ce sentiment profond de la souffrance populaire dont ne peut plus s’affranchir l’âme qu’une fois il a saisie. 

Et ce n’est pas, vous le savez, à la pauvreté que je pense ici, mais à cette autre souffrance, muette et peut-être non moins douloureuse, qu’est le besoin d’être aimé, aimé sans arrière-pensée, aimé d’un amour pur et désintéressé, aimé comme on aime un ami ! 

Ah ! ce besoin d’affection qui remue les âmes des ouvriers, qui se cache discret, timide et fier, mais tout à coup jaillit dans un mot imprévu, ce mal de l’isolement qui les rend si malheureux, cette peine intime de se sentir tour à tour dédaignés ou courtisés, presque toujours suspects et inquiétants, n’est-ce pas que c’est vrai, et que c’est le fond de la question sociale, et que tout découle de là ! 

Dites-le donc à ces ouvriers qui vous entoureront ce soir! S’ils souffrent de ce grand malaise du cœur, qu’ils sachent que nous en souffrons aussi, et que tout l’effort de notre vie, de notre pensée, de notre travail, et toutes nos œuvres, toutes nos études, tous nos discours, tout n’a eu qu’un but, leur montrer que nous les aimons, parce qu’ils sont nos frères en Jésus-Christ !…2

Dans l’intimité de ses longues conversations de l’automne 1900, Marc Sangnier ne se préoccupe guère de communiquer à Henry du Roure le détail de ses projets d’action religieuse et sociale. Tout de suite, il est allé à l’essentiel, et l’essentiel, chez un mathématicien et un chrétien passionné comme lui, ce ne sont pas les articles d’un programme qui se juxtaposent au hasard, ce sont les principes dont il suffit d’imprégner une pensée ou une vie pour que les conséquences affluent, impérieuses et innombrables : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice et le reste vous sera donné par surcroît. » Nous croyons nous souvenir que ce fut là le thème de ce décisif entretien de Vincennes, pendant lequel Henry du Roure, qui n’était jusque là qu’un adolescent gracieux et spirituel ne vivant qu’à la surface de son âme, sentit brusquement s’ouvrir au fond de lui-même comme un abîme de lumière. 

Nous redoutons, d’ordinaire, de nous pencher sur ces mots évangéliques, dont la profondeur nous donne le vertige. Nous nous cramponnons, comme à des évidences, aux principes du sens commun : nécessité de vivre, de satisfaire nos proches, de préparer notre avenir, de ne pas rompre avec notre milieu social, nos habitudes, nos faiblesses… Et les austères formules de la foi ou de la piété chrétienne nous les accommadons, comme nous pouvons, à ces misérables prétextes. L’un des secrets de l’éloquence de Marc Sangnier, c’est de rendre soudain à ces formules divines, par l’accent de sa sincérité, leur grave et éternelle jeunesse. Et l’un des secrets de son emprise sur une âme, c’est de lui demander non pas un compromis nouveau entre le Christ et le monde, mais un don d’elle-même au Christ total et absolu. 

« Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice… » Comme ce but paraît d’abord lointain, inaccessible ! De ces richesses présentes, de ces espoirs longuement caressés il faut donc s’alléger pour suivre la route dure ? Ces dépouillements nous déchirent. Le moi se cabre et se révolte comme si on lui offrait la mort car c’est à lui, à lui seul qu’il est demandé de renoncer… 

Cependant l’ami est là et demande ce sacrifice. Et sa parole délivre des illusions du monde : ces espoirs, son imagination ardente en réalise les promesses devant notre pensée, et voici que nous les sentons misérables ; ces richesses que nous retenions d’une main jalouse, voici qu’elles nous paraissent vaines et fragiles : que seront-elles demain, que seront-elles au dernier jour de la vie, que sont-elles dès aujourd’hui sous le regard d’un Dieu crucifié qui est mort pour que nous n’en soyons pas esclaves ? Et ce moi que nous voulions garder, ce moi, notre secrète idole, qu’il est petit, qu’il est laid dans sa fatuité ridicule, dans la dureté qui le laisse insensible aux plaintes de ses frères… 

« Et le reste vous sera donné par surcroît… » I Est il donc possible que le vrai bonheur soit au delà, non en deçà de ce renoncement? Déjà, l’exemple de l’ami nous le fait pressentir : en lui, qui s’est donné, rien de froid, rien de mort, mais la ferveur d’une vie qui surabonde. Vie intellectuelle : que son regard est juste et qu’il va loin, affranchi qu’il est des préjugés qui s’interposent entre l’esprit et les choses ! Vie du cœur, surtout, et de la volonté : avec quelle puissance il sait vouloir, avec quelle tendresse il peut aimer ! Une merveilleuse liberté se joue en celui qui n’accepte plus aucun compromis avec le monde et qui, humblement, selon la magnifique expression d’un autre, « se laisse faire par la vérité ». 

Marc Sangnier parle, mais il donne aussi la parole aux vivants et aux morts qui ont agi sur- son âme. Les deux amis méditent les pages inspiratrices : l’histoire de Saint François d’Assise, les Pensées de Pascal, les Sources et les Commentaires sur l’Évangile du P. Gratry. Ils vont chercher ensemble dans les œuvres modernes même hétérodoxes3, les lambeaux de vérité arrachés au christianisme et qui resplendissent souvent, au milieu de l’erreur, d’un plus vif éclat. Avec le Tolstoï de la Mort d’Ivan Iliitch, ils éprouvent le vide effrayant d’une vie humaine correcte selon le monde mais à laquelle manque la révélation divine de l’amour. Dans l’Ennemi du peuple, d’Ibsen, ils exaltent, contre le suffrage de la foule, les droits de la vérité. A la suite de Brand, ils s’énivrent de l’élan vers l’absolu du sacrifice et méprisent les limites misérables que se donnent nos pharisaïques vertus. Et Henry du Roure recueille et retient, pour en pénétrer sa vie, la dure et libératrice parole : « Celui qui n’a pas tout donné est comme s’il avait jeté son offrande à la mer ! » 

Est-ce que tu donnes tout ? 

Oui. 

Et nul consentement n’a jailli d’une âme plus résolue et plus fidèle. 

Il se donne, d’un même mouvement, à Dieu, à ses frères et à l’ami par qui le sens profond de la vie lui a été révélé. La cause de Marc Sangnier, celle du Sillon, de la France, de l’Église et de Dieu, elle est pour lui, à ce moment, comme un bloc infrangible. Hors de là, tout ne lui est rien. 

Un jour viendra où il faudra que des illusions se déchirent. Aucun homme, aucune œuvre humaine ne peuvent absolument confondre leur cause avec celle de l’Infini vivant. Mais l’impulsion donnée à ce jeune cœur a été, dès le début, légitime et sûre. Par Marc Sangnier et par le Sillon, c’est à Dieu seul qu’Henry du Roure a été converti pour toujours et c’est en Dieu seul qu’il continuera jusqu’à la mort de les aimer, avec une tendresse et une reconnaissance qui ne se sont jamais démenties. 

Notes

1 Appel à la jeunesse, distribué à l’entrée de la réunion du 15 octobre 1899. L’action militante de Marc Sangnier avait commencé dès 1894, alors qu’il était en mathématiques spéciales au collège Stanislas, par la fondation des conférences de la Crypte. Elle s’était poursuivie, à Polytechnique, par deux sortes de réunion, tenues dans les casernements de l’Ecole : les unes réservées aux catholiques où on lisait et commentait l’Evangile, les autres, ouvertes à tous les camarades, qui étaient contradictoires. A Toul, en 1898, au 1er génie, le jeune sous-lieutenant fut chargé de l’éducation morale du bataillon et fonda une sorte d’Institut populaire militaire. En 1899, avec Etienne Isabelle, il prit la direction de la revue Le Sillon, fondée en 1894 par Paul Renaudin. C’est à partir de 1902 surtout que cette revue, avec laquelle s’était confondue le Bulletin de la Crypte, puis l’Echo des cercles d’études, devint l’organe du mouvement d’éducation populaire. 

2 Lettre à Marc Sangnier, dans la revue le Sillon du 25 décembre 1903. 

3 « Voilà qui n’est pas sans danger », nous fait remarquer ici M. le chanoine Dubarat, archiprêtre de Saint-Martin-de-Pau, qui a bien voulu lire lés épreuves de cette biographie, « bonum ex integra causa, nialum ex quocumque defectu… » Aussi bien ces lectures n’étaient-elles pas recommandées sans discernement aux jeunes camarades des cercles d’études. Mais commentées et critiquées par Marc Sangnier elles rendirent plus d’une fois, en faveur delà vérité chrétienne, un témoignage comparable & celui qu’un Pascal sut obtenir d’Epictète et de Montaigne dans son Entretien avec M. de Saci.

SOURCE

Léonard Constant, Henry du Roure, Bloud et Gay, Paris, 1917, 238p.