Chapitre 12: La mort

Chapitre 12

Tous ceux qui croient à la vie du Christ dans les saints — du Christ chargé de chaînes, chargé de sa croix, — sauront comprendre cette histoire, douloureuse en vérité, mais qui ne parle que de victoires, loquetur victorias. – H. Brémond. De quelques jeunes écrivains morts pour la France : Henry du Roure (Correspondant du 10 nov. 1915). 

Telle est cette vie si brève. A parler humainement il serait plus facile de compter ses échecs que ses victoires. Au sortir de son adolescence, Henry du Roure se donne tout entier au Sillon et le Sillon, dix ans plus tard, est brisé. Il veut servir ses idées par le théâtre. Aucun directeur ne consent même à lire ses drames. Il écrit l’un des plus beaux romans du début de ce siècle et la mobilisation le surprend avant qu’il ait pu le relire et le livrer au public. Il meurt enfin en soldat avant d’avoir vu le succès de nos armes. 

Etrange destinée d’une âme élue de Dieu ! Est- ce donc pour qu’elle paraisse plus pure devant lui, plus dégagée de tout orgueil ou de toute complaisance dans les jugements humains, que tant de déceptions la firent se replier sur elle-même, chercher passionnément et obtenir en définitive les seules victoires dont il n’appartenait pas au monde de la priver? 

La vraie richesse de cette vie, ce fut la passion même dont elle fut consumée : passion qui ne tolère dans l’âme aucune inharmonie, qui la meut tout d’une pièce dans chacun de ses élans et la fait vibrer tout entière dans chacune de ses émotions, passion qui n’est pas esclavage mais suprême liberté, qui n’obscurcit pas le regard mais lui communique une extraordinaire pénétration, passion qui fait songer à l’unité fervente et splendide de l’âme d’un Pascal ou d’une Jeanne d’Arc, et qui, en tout temps, a fait les héros et les saints. 

Nous n’avons pu dire à quel point cette âme sut aimer, avec quel mépris des sentiments sans lendemain et des promesses sans fidélité, avec quel intransigeant souci de l’honneur. Nous avons montré quelques aspects de son dévouement au Sillon et, par le Sillon, à l’Eglise et au Christ. Mais que de traits il faudrait citer, si l’on pouvait puiser dans l’histoire de ses amitiés comme dans celle de sa vie publique ! Lorsqu’il sait que ceux qu’il aime souffrent ou veillent, la raison ne peut obtenir de lui qu’il vive ou qu’il dorme en prenant ses aises. Et nous avons reçu sur ce point, non pas de lui, certes, d’extraordinaires confidences… Sans doute, de tels excès sont inutiles, ils usent ses forces sans visible profit pour ceux qu’il aime et sans même que ceux-ci aient la douceur de le savoir, — ils sont contraires à la prudence qui est une vertu chrétienne… Mais s’il agit ainsi, ce n’est pas en vérité pour s’exercer à une vertu, c’est parce qu’il lui est devenu impossible d’agir autrement… Comprenons, maintenant, la sincérité de cette simple prière notée sur son journal de route, quelques jours avant sa mort, alors qu’il ploie sous une écrasante fatigue : « Je prie Dieu qu’il fasse pour d’autres du repos avec ma fatigue et du sommeil avec mon insomnie… » Ne nous ramène-t-elle pas, invinciblement, a celle de Pascal méditant l’éternelle passion de son Maître : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là… » 

Parallèlement à sa charité fervente, on ne peut nier qu’il y ait eu chez Henry du Roure comme une propension vers ce culte de la beauté morale et de l’honneur qui a tourné, chez quelques romantiques de tous les siècles et chez quelques chevaliers du pur amour, en subtile et réelle idolâtrie : Non, non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile. . 

Ce fut, si l’on veut, sa faiblesse, le point par où le diable qui sait, lorsqu’il le faut, se faire ange de lumière, s’efforça de le tenter. On retrouverait facilement dans son œuvre comme dans sa vie des mots, des traits de cette religion tout humaine qui se juxtapose à sa foi chrétienne sans se perdre absolument en elle. Relisez, dans la Vie d’un heureux, la poignante et admirable lettre de Louise : “Mon ami, je veux sauver notre amour d’une mort honteuse… » Cette lettre est d’une chrétienne, et la prière finale le dit assez, mais elle est aussi, elle est peut-être surtout d’une femme qui a le culte de la beauté dans l’amour et qui souffre jusqu’à en mourir de la souillure que la faute a jetée sur sa tendresse. 

Mais comme ce souci de la pure beauté des sentiments s’allie, en lui, à la clairvoyance de l’esprit et à la chrétienne humilité du cœur, elle ne l’entraîne pas sur les cimes d’un stérile et mortel idéalisme. 

Bien avant que la menace de 1911 eût rendu à beaucoup de ses amis la notion de la menace allemande et le souvenir douloureux des injustices non réparées, il s’indignait de voir tant de Français s’accoutumer à l’idée d’un abandon de la revanche : « Sommes-nous, disait-il, sommes- nous las de fidélité ?… » Mais cette fidélité commande la volonté d’être forts pour le jour où sonnera l’heure de la réparation. Et ainsi les scrupules de l’honneur et le plus fier idéalisme le ramènent aux préoccupations les plus réalistes, à la politique la plus positive. Plus il aime sa patrie, ses frères, les hommes ou son Dieu, plus il sent qu’il perd le droit de juger l’enthousiasme d’après sa ferveur seule ou la seule beauté de son objet. Il veut que l’idéal même soit chargé de réalité. 

Mais sa générosité ne le rend pas moins clairvoyant dans la vie intérieure que dans la vie sociale. Ainsi s’explique, dans toute son oeuvre, dans ses romans comme dans ses contes, dans ses chroniques comme dans son Bulletin, l’âpreté avec laquelle il poursuit les calculs de l’égoïsme qui, sous les plus belles apparences, dupe les autres et nous surprend nous-mêmes. Avec quelle sûreté il analyse les pauvres mensonges dont se couvre notre impuissance d’aimer ! Ce pessimiste, si expert à déchirer les illusions de notre sentimentalité ne serait-il pas, en personne, cet Ennemi de l’amour dont il n’a fait qu’ébaucher le roman ? Ne serait-il pas de la lignée des moralistes comme La Rochefoucauld ? Certains, qui n’en jugeraient que d’après la première rencontre, seraient tentés de le croire. Mais c’est une certaine sécheresse de cœur, une froide résignation à un universel égoïsme qui aiguisent les flèches des Maximes. Les traits les plus redoutables de l’ironie d’Henry du Roure, proviennent au contraire d’un cœur frémissant : on sent que les parodies de l’amour ne lui sont intolérables que parce qu’il est dévoré lui-même par un amour dont l’objet est sans limites. 

Lorsque l’on porte en un cœur de chair cet appétit de l’infini, la tristesse de vivre au milieu du fini mêle une amertume à toutes les joies. Les amitiés les plus ferventes et les plus pures, les plus nobles et généreuses œuvres humaines apportent toujours quelque occasion d’être déçu. On croit toucher au paradis, on croit vivre déjà dans la cité future et l’on découvre, avec une angoisse secrète, qu’il faut traverser encore le désert et passer par la mort. « Irritant séjour que la terre, s’il était notre seul séjour ! Mais par l’impatience qu’il nous donne, il nous aide à porter nos regards plus haut que lui, plus loin que la mort… » 

O notre ami, tu es passé au milieu de nous, infiniment doux à nos misères et attentif à les soulager, mais soucieux plus encore d’entretenir au fond de nos âmes, avec les plus nobles fiertés d’ici-bas, la sainte nostalgie de la patrie céleste. D’avoir cru saisir trop tôt l’absolu, tu as souffert toi-même d’une inguérissable blessure. Mais comment maudire une douleur qui contribue maintenant à ta gloire éternelle et qui a peut-être donné à ta vie et à ton œuvre leur suprême beauté ? 

SOURCE

Léonard Constant, Henry du Roure, Bloud et Gay, Paris, 1917, 238p.