Chapitre 11: Sceaux

Chapitre 11

La vie n’est plus le premier des biens mais seulement le premier de ceux qu’on a le droit de sacrifier. – Essais et Nouvelles (p. 299). 

… La seule croix qui vaille de vivre est celle qu’on voit sur les tombes… La Croix d’honneur (Chroniques françaises et chrétiennes, p. 213). 

Les dernières pages de la Vie d’un heureux furent écrites le 17 juillet 1914. Quelques jours âpres retentissait l’appel aux armes et c’était, pour Henry du Roure comme pour des millions d’autres, le brusque et terrible arrachement à toutes les choses familières. 

Il était alors à Sceaux, réfugié, pour l’été, dans un petit logement où tout rappelait la volontaire pauvreté de sa vie. Deux pièces, aux murs nus qu’ornaient seules deux photographies des fresques de Raphaël : la Théologie et la Philosophie. La salle à manger servait de cabinet de travail. Dans la petite chambre, au lit étroit, un piano avait trouvé place. Sur la cheminée, quelques livres. Le piano portait une collection de l’Année liturgique de Dom Guéranger, posée sur les sonates de Beethoven. A travers les fenêtres, la vue s’arrêtait sur quelques arbres dont les feuilles masquaient, pendant l’été, les collines lointaines. 

Cet humble décor suffisait à l’imagination de l’écrivain, orientée surtout vers les réalités intérieures : bénissons-le d’avoir enveloppé d’un bonheur profond les dernières semaines paisibles de sa vie. 

Il parlait volontiers des imperfections de l’œuvre qu’il achevait et il comptait passer plusieurs mois à la parfaire. Mais il avait la satisfaction d’avoir réussi, en dépit de sa santé chancelante, un pénible effort de volonté. Il avait surtout la joie de savoir que son œuvre avait conquis déjà les suffrages auxquels il tenait plus qu’à tous les autres au monde. Et il s’abandonnait à la douceur de so austère labeur. 

Nous comprenons maintenant la valeur prophétique de ce petit conte écrit, quelques années plus tôt, dans un moment de douloureux recueillement. Celui qui voulait mourir voulait aussi, pour mourir, choisir son heure… Mais cette heure n’était pas celle de Dieu, car son âme n’était pas prête encore. 

Il y avait trois ans qu’Henry du Roure avait senti l’approche du formidable conflit des nations. 

Ses articles sur les affaires marocaines avaient pressé ses amis de l’envisager comme possible, probable, presque inévitable. Et lorsqu’un arrangement eût écarté, pour un moment, la menace, il ne cacha pas sa déception : il lui semblait que la France laissait échapper l’heure sacrée de la revanche et qu’il perdait, lui, l’occasion héroïque de mettre toute sa vie en accord avec son patriotisme. 

Plus tard encore, pendant la guerre balkanique, il avait, sous la transparente fiction de la Reine de Géorgie, rappelé les sacrifices dus à l’honneur du pays et à la fidélité envers les provinces captives. Et ses amis savaient bien qu’il n’y avait pas un mot, sur ses lèvres, qui ne correspondît à un sentiment profond, ni de sentiment dans son cœur qui n’aspirât à s’éprouver jusqu’au bout par l’action et le sacrifice. 

Adieu, écrit-il à un ami lé 17 décembre 1912, je suis effrayé de la fuite du temps, de la course vertigineuse de la vie et des approches de la vieillesse. Il n’est pas trop tôt d’y penser. Et puis, quoi ? Ne serons-nous pas bientôt interrompus par la guerre ? J’y songe souvent, avec des alternatives d’espoir et d’angoisse ; que deviendrons-nous si les Allemands nous écrasent ? Mais tout de même j’ai foi dans la France ; nous avons durement expié, pas assez saintement, hélas ! Il n’est pas possible que Dieu veuille la mort d’une patrie qui l’a tant aimé, et qui l’aime encore, plus qu’on ne croit. 

Mais après cinq mois de paix laborieuse consacrés à son livre, après avoir assumé, au lendemain de la mort de sa mère, de plus pressantes obligations de tendresse vis-à-vis de ses sœurs et de ses frères plus jeunes, après une longue période d’épuisement physique dont il n’était pas remis, la mobilisation le surprit et l’éveilla comme d’un songe. C’était donc là l’heure choisie par Dieu pour accepter le sacrifice offert naguère d’un cœur si joyeux : l’heure où ce sacrifice devait être, pour son corps et pour son âme le plus douloureux… 

Nul ne partit plus résolu que lui, mais nul peut-être avec un plus sensible déchirement de tout son être. Et c’est bien ce mélange intime de douleur avouée et de volonté invincible qui fait l’humaine beauté de son journal de route. 

2 août 1914. 

Mon Dieu, je baise votre main divine, même quand elle s’appesantit sur vos enfants. Soyez béni, vous qui avez souffert pour leur apprendre à souffrir. Soyez béni, vous qui avez entremêlé nos peines de joies si douces et si profondes qu’il nous semble, en les ressentant, connaître quelque chose de votre Paradis. Soyez béni, vous qui, au milieu des laideurs de la terre, avez fait briller de telles clartés. Soyez béni par moi le plus humble et le plus misérable de vos enfants, que vous avez comblé de vos faveurs… 

Mon Dieu, je vous aime, mais c’est qu’on m’a appris à vous aimer… 

O mon Dieu, soyez béni pour les bonheurs et pour les peines Je ne sais vers quel destin je vais, mais si je le veux, je vais toujours vers vous. Vous êtes au bout de tous les chemins, et ceux qui vous ont aimé sont assurés de se retrouver en vous… 

Sur la route je revois en passant les affiches de la mobilisation. Comme nous vivons vite depuis quelques jours ! Elles me paraissent déjà anciennes, très anciennes ; elles sont du temps d’avant la guerre. Une autre ère s’est ouverte. 

Même au moment du sacrifice, je ne puis pas en vouloir à la France. Je suis fier d’être son fils. J’ai entendu quelques commentaires décourageants de cette grande et juste guerre… Mais j’ai vu aussi que mes sentiments étaient partagés, et par d’autres qui souffrent comme moi, pourtant. Et cela m’a été bon… 

Je suis d’ailleurs persuadé, absolument persuadé que je ne courrai aucun risque. Cela m’humilie un peu. Il eût été équitable qu’un patriote à qui on a souvent reproché son patriotisme exalté, s’exposât plus qu’un autre. Et ce sera le contraire ! Mais j’accepterai cette humiliation, je prendrai le devoir tel qu’il s’offrira — probablement monotone, sans danger comme sans gloire. 

Ayons confiance. Je crois que tout ira bien ; il faut que tout aille bien partout. 

… Adieu, le temps « d’avant la guerre ». Au revoir, ma petite chambre de Sceaux ; je t’ai aimée, ma pauvre cellule… Au revoir, au revoir, au revoir… 

3 août. 

A tout hasard, je note ici que je m’en vais l’âme navrée, mais j’espère jusqu’au bout courageuse, enfermant au plus profond de mon cœur les grands sentiments qui me soutiennent et me font vivre, et qui me sont ici-bas plus précieux que tout. 

J’emporte ma petite Imitation et mon Evangile, et pense aux Béatitudes : 

« Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux. » 

Et je crois, de toute mon âme, que notre France et nous, nous souffrons persécution pour la justice. 

Et : 

« Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. » 

Lorsqu’il écrit aux siens, c’est toujours pour s’inquiéter de ses quatre frères et de son beau-frère, soldats comme lui, et pour les rassurer sur son sort. Sergent au 369e d’infanterie, régiment de réserve, ne doit-il pas toujours rester en seconde ligne ? Et de fait, jusqu’au 2 septembre, son régiment ne prit part à aucun combat. Mais les marches et les contre-marches, les mille précautions d’un service de garde autour d’une placé forte, accablent son corps débilité d’une effrayante fatigue. 

Par moments, la fatigue est telle que toute l’énergie doit être tendue vers la résistance, et alors la pensée s’engourdit, s’annihile, jamais jusqu’à l’oubli ; et se souvenir, c’est souffrir, mais d’une souffrance préférable à toute autre joie. 

Je n’avais pas imaginé d’abord tant de peines. Hélas les épreuves dépassent notre attente sinon notre résignation. Il me semble descendre de jour en jour plus avant dans un gouffre noir. « De profundis clamavi ad te, Domine ». 

Même extraordinaires, ces fatigues, parmi les combattants de la grande guerre, ne furent pas, nous le savons, exceptionnelles. Mais ce qui donne aux épreuves d’Henry du Roure leur véritable et surhumain caractère, c’est la ferveur aimante du fiât par lequel il les accueille, c’est sa volonté de parfaire, même en pleine action, l’union de son âme avec Dieu et avec ceux qu’il aime. 

[Eglise de Gémonville]… Silence, solitude, recueillement, union des âmes plus sensible là que nulle part ailleurs, puissance souveraine des pensées spirituelles qui ne chassent pas la peine, mais qui la transfigurent. Douceur amère de s’attacher à la Croix immuable qui voit passer nos joies et nos chagrins et donne un sens à tout. 

14 août. 

Ma pensée se tend vers là-bas, où sont ceux que j’aime et qui souffrent. Et je ne puis rien pour eux que les aimer et prier. Et peut-être souffrir un peu pour qu’ils souffrent moins. 

18 août. 

Je prie Dieu qu’il fasse pour d’autres du repos avec ma fatigue et du sommeil avec mon insomnie… 

21 août. 

J’élève mon cœur vers Celui qui tient en ses miséricordieuses mains nos destinées. Seigneur, faites de nous ce que vous voudrez. J’adore votre volonté. 

2 septembre. 

Petite escarmouche, quelque coups de feu (les premiers) ; 

rien du tout, en somme. Impressionnant. Ah ! s’il n’y avait pas l’odieuse fatigue. 

Vers le soir, je suis allé lire quelques pages de l’Imitation à l’église. Vraiment un cœur qui souffre n’est bien que là. Tout le reste est mensonge. Là seulement on soigne la douleur parce qu’on consent à la regarder en face, à la nommer par son nom. On dit : « Oui, la souffrance existe, et je souffre horriblement, mais vous le voulez, mon Dieu, vous qui avez souffert pour nous les tortures de l’agonie. Souffrir ne serait rien si l’on savait vous aimer. » Ce silence, cette paix, cette solitude pieuse, les paroles du saint Livre me remuaient jusqu’au fond de l’âme et me mettaient le« larmes aux yeux. Je sentais, je touchais du doigt l’union toute-puissante de ceux qui s’aiment en Dieu et vont porter au même autel leurs larmes et leurs prières. Je vais retourner tout à l’heure dans cette église, pour y rester cette fois un peu plus longuement. Elle n’est pas belle. Mais c’est le seul endroit du village qui me paraisse avoir une âme accessible à la mienne. 

15 septembre. 

J’ai pu entrer aujourd’hui dans une église et lire un chapitre du livre d’or de l’Imitation sur la componction du cœur. Qu’elle me fait défaut ! Je n’ai guère qu’un peu de bonne volonté vacillante, mais qui ne s’éteindra pas, j’espère. Je recommande à Dieu ce que j’aime, et pour le reste tâche de m’abandonner. 

Qui donc a pu dire de l’Imitation qu’elle était le traité des vertus passives et ne convenait qu’à des moines? Il nous suffirait de connaître la vie et les derniers jours d’Henry du Roure pour savoir qu’elle peut être non seulement le soutien d une vie militante mais le viatique des jours de guerre, le livre du soldat qui souffre, écrasé par une tâche qui dépasse ses forces et qui profite cependant des moindres minute pour refaire autour de son âme, dans le tumulte du campement et à la rumeur du canon, le silence du cloître. 

Mais qu’on ne se méprenne pas sur les efforts de recueillement qui absorberaient chez d’autres toutes les énergies de l’âme. Bien que son journal n’en parle guère, nous savons qu’il porta au plus haut point, comme soldat et comme chef, le souci de ses responsabilités militaires : la vie intérieure et l’action restèrent toujours chez lui dignes l’une de l’autre et en parfait équilibre. 

Il dit peu de choses, en général, sur les régions qu’il traverse. Toute l’attention qui n’est pas employée à ses devoirs immédiats, il la reporte sur le monde invisible. Le 18 septembre, cependant, cette plainte lui échappe avec cette indication : 

Ici, c’est bien l’automne, le plus vilain automne, maussade et sale, sans poésie ; pas de feuilles mortes encore, mais une boue gluante sur les chemins, des bourrasques de pluie, jour et nuit, et un vent glacial. Ce n’est pas « mélancolique », mais simplement triste et pénible. On désespère de revoir jamais le soleil, de beaux jours chauds. 

Le lendemain, avec ces derniers mots, s’achève son journal de route : 

A l’arrivée d’une longue étape, et par un bien mauvais temps. Encore des allées et venues auxquelles je ne comprends rien et que je n’essaie pas de comprendre. Aujourd’hui il m’est très difficile d’écrire. Je ne suis pas malade, et toujours tel d’esprit et de cœur. 

« Tel d’esprit et de cœur… » Quelques jours auparavant, le 13 septembre, comme s’il pressentait la grave échéance, il avait voulu attester la fidélité et la puissance du grand sentiment qui avait orienté sa vie, et il terminait par ces mots un bref billet à Marc Sangnier : 

Au revoir, mon cher Marc. Je t’admire et je t’aime toujours du plus profond de mon cœur. Te dire pourquoi, ce serait trop long. Mais je sais que tu n’en doutes pas. Continuons à unir nos prières. Je t’embrasse avec toute mon affection. 

Nous qui n’avons pu le suivre, hélas, au champ d’honneur, recueillons du moins comme des reliques sacrées les témoignages qui complètent les trop brefs fragments du journal de route. Le lieutenant Maure, commandant la 21° compagnie du 369e écrit à M. Desroys du Roure, au lendemain delà mort de son fils : 

Henry du Roure est tombé en brave, en ralliant des fuyards et en leur montrant le chemin du devoir. A la suite de sa belle attitude, qui lui a d’ailleurs coûté la vie, il a été nommé adjudant au corps. 

Je ne vous apprends rien, Monsieur, en vous disant qu’Henry du Roure était un saint ; c’est la plus grande consolation que vous puissiez avoir à son sujet.. Constamment sur la brèche, il se dévouait pour tous ; toujours le premier à marcher, il entraînait les autres de la voix et de l’exemple. Aux heures de lassitude et de découragement, j’ai été souvent heureux de pouvoir causer avec lui. Il m’a toujours donné du cœur et remonté le moral. Nous parlions souvent ensemble du bon Dieu et du Roure était très édifiant. J’ai conservé de lui un impérissable souvenir. 

Le P. Béchaux, dominicain et sergent brancardier, transmet à M. du Roure ces mots, lus sur le carnet de notes d’un des hommes d’Henry du Roure, à la date du 22 septembre. 

Le sergent du Roure a été tué. C’était un garçon vertueux (souligné) qui s’était fait remarquer de tous par les soins qu’il apportait à faire son devoir. Il le remplissait comme un sacerdoce… 

Enfin, voici les impressions que recueille encore, plus de huit mois après, son camarade Georges Blanchot, lorsqu’il arrive à rejoindre les officiers et les hommes qui les derniers « l’avaient vu, touché, connu, aimé ». 

C’était dimanche, pour eux jour de grand repos, de distraction, de tennis; une fête avait été organisée en l’honneur d’une promotion d’officiers; et, dans l’amabilité, dans l’empressement, dans l’ardeur avec lesquels ils préféraient m’accompagner durant de longues heures et causer encore avec moi du cher disparu et me dire tout ce qu’ils savaient et aussi m interroger sur lui, ne verrez-vous pas avec moi un bien touchant témoignage de l’affectueuse vénération qui faisait communier en sa grande mémoire ses chefs et ses soldats et l’inconnu venu comme un pèlerin ? 

Et ce n’est pas seulement un souvenir gracient de sa douceur, de sa politesse attentive et si bonne, de sa suavité Car ce qu’ils louent, c’est ce qui d abord les avait scandalisés : en cela je vois une grande preuve de 1’autorité que sa vertu lui avait conférée. Son lieutenant de compagnie, — cet officier avec lequel M. du Roure a correspondu — me disait : « Il nous avait d’abord étonnés et il avait eu beaucoup de peine, parce qu’il voulait donner à ses hommes des raisons et parlait de discipline consentie ce qui n’est guère militaire. Mais ensuite, il a obtenu des résultats extraordinaires. » Ses hommes, eux, m’ont dit avec admiration : « Ah ! ça, nous l’avons fait souvent enrager car celait un homme service ». Propos bien édifiants, n’est-il pas vrai ? Un homme plus médiocre eût été loué par ses chefs d’être « service » et par ses subordonnés de n’être pas autoritaire. Henry s’était acquis un prestige singulièrement plus haut. 

En toutes choses, il donnait un exemple éblouissant. C’est encore le même officier qui me parlait ainsi : « Personne ne voulait enterrer les Allemands morts ; mais du Roure s’y employait avec un zèle admirable. Il les étendait soigneusement, leur couvrait le visage avec un linge pour éloigner la terre et, avant de combler la tombe, il priait à côté d’eux… Alors quand nous l’avons retrouvé, j’ai voulu le traiter ainsi. Je lui ai moi-même couvert le visage et j’ai prié à deux genoux à côté de lui. » 

Qu’ajouterions-nous à l’éloquente sincérité de ces témoignages? Voilà que d’eux-mêmes ils signalent et assemblent les plus nobles traits de caractère par lesquels le jeune homme s’était défini avant la terrible épreuve. Il y a des hommes que la guerre a renouvelés profondément et vraiment révélés à eux-mêmes et aux autres. 

Mais Henry du Roure n’a eu qu’à rester identique à lui-même pour se trouver au niveau des plus héroïques occasions d’agir et de souffrir : la guerre ne l’a contraint qu’à révéler plus solennellement les vertus coutumières et les généreux partis pris de son cœur. 

Fidèle, en dépit des fatigues qui oppressent son corps misérable, à ses habitudes de prière et de recueillement, il fait jaillir de son âme, comme d’une source vive, le cordial qui le maintient debout et soutient ses hommes et ses chefs eux-mêmes. L’exacte discipline qu’il avait exigée des militants ses camarades, il l’obtient des soldats, — non par la crainte, mais, comme autrefois, en lançant un appel à leur dignité d’hommes libres, en faisant comprendre et aimer la loi qu’il faut subir. Enfin, comment ne pas reconnaître dans l’humble et sublime fossoyeur qui s’agenouille près des Allemands qu’il a ensevelis, le chrétien « plus fort que la haine », incapable d’oublier que les liens d’une charité divine l’unissent jusque dans la mort à ceux qu’il a combattus ? 

O Sillon de notre jeunesse, pur et passionné mouvement d’une génération vers la justice et vers l’amour, quelles énergies tu as préparées à la France, quelles âmes tu as trempées !1 

Il ne reste qu’à fixer dans nos mémoires les derniers instants, le geste suprême de cette noble vie. Nul autre récit ne convient ici que celui d’un témoin. 

« Le 21 septembre, vers 13 heures, le 6e bataillon dont faisait partie la 21e compagnie qui s’était portée au sud de la route Flirey-Limey, recevait l’ordre d’attaquer la crête au sud de la ferme d’Ausoncourt, à l’ouest de Limey. La compagnie monta alors sur la crête demi-circulaire qui se trouve à 300 mètres environ au nord de la route. Deux sections déployées en tirailleurs se trouvaient sur le même front, l’une à côté de l’autre. Lorsqu’elles eurent franchi la crête, elles furent accueillies par une fusillade et une canonnade très nourries et obligées de s’arrêter pour reprendre la supériorité du feu. Les pertes, par le fait des mitrailleuses allemandes placées au nord de la ferme et à la corne sud-est du bois de Mort-mare furent en un instant très élevées de notre côté. Le lieutenant commandant 1ère section et le sergent-major commandant la 2e section ayant été blessés ainsi que plusieurs sous-officiers, le sergent du Roure prit le commandement de ces deux sections. 

« Il cherche alors à rallier les fuyards d’un bataillon du qui attaquait à notre droite. Lorsqu’il revint à ses hommes qui étaient restés à leur poste malgré des pertes considérables, il s’aperçut qu’une compagnie allemande sortant du bois de Mort-mare marchait sur son flanc gauche. Il voulut faire face à cette contre-attaque, mais il lui restait huit hommes. Il appela des tirailleurs qui, restés en position à sa droite lui semblaient être des renforts envoyés par le bataillon. Mais ces tirailleurs n’étaient malheureusement plus que des cadavres, et toutes les troupes françaises placées à la droite du sergent du Roure avaient reçu depuis plusieurs instants déjà l’ordre de se replier. 

« Du Roure dut alors battre en retraite avec ses huit hommes sous un feu d’enfer. En se levant, il reçut une première balle au bras, puis en franchissant la crête, une seconde au genou. Il continua à marcher soutenu par un caporal. Arrivé à 150 mètres environ de la route Flirey-Limey, il vit en se retournant les Allemands qui arrivaient à la crête derrière lui. Il dit alors au caporal « Va-t-en vite au talus de la route, il est encore temps, je tâcherai de marcher tout seul. » 

« Le caporal le laissa et lorsqu’après avoir fait quelques pas, il tourna la tête, il vit le sergent du Roure tomber la face contre terre. Dès cet instant, nous le considérâmes comme tué, bien que personne n’ait pu s’en assurer. Le 30 septembre, le sergent du Roure dont la belle conduite avait été signalée déjà à plusieurs reprises était nommé adjudant de réserve. 

« Le mercredi 7 octobre, la 21e compagnie venait prendre position sur le terrain où elle avait combattu le 21 septembre. Un des premiers soins de son commandant fut d’envoyer un sous- officier rechercher les corps des disparus. Le cadavre de l’adjudant du Roure fut retrouvé à l’endroit même où il était tombé. Nous relevâmes sur son corps les empreintes de trois blessures : l’une à la tête, l’autre au cœur, la troisième au genou. J’appris seulement ensuite qu’il avait été touché au bras… 

« Les brancardiers n’ayant pu venir, nous creusâmes, de nuit, une fosse à 150 mètres environ au nord de la route Flirey-Limey, entre cette route et un petit bois de sapins et à la limite de deux champs. C’est là que nous enterrâmes du Roure, dans la nuit du 9 octobre. J’étais présent ainsi que le sergent Vion et quelques soldats. 

« Le sergent Vion et le soldat Machicorne firent une croix munie d’une plaque de fer blanc sur laquelle ils inscrivirent avec la pointe d’une baïonnette ces six lettres : DU ROUR. Le sergent Vion alla placer cette croix sur la tombe d’Henry du Roure dans la nuit du 11 au 12 octobre. » 

Humble croix de bois, cadeau de la piété de bons frères d’armes, croix bien-aimée du héros, symbole des peines qu’il avait portées avant de reposer à ton ombre, tu révèles maintenant sa gloire — une gloire qui n’est plus de ce monde ! N’est-ce pas toi qu’il saluait déjà, avec un tel accent de foi et d’humilité passionnée, lorsqu’il déclarait : « La seule croix qui vaille de vivre est celle qu’on voit sur les tombes. » 

Notes

1On voudrait pouvoir évoquer ici la liste terriblement longue de tous les camarades de la même « famille spirituelle » qui ont comme lui, donné leur sang et leur vie, et dans les mêmes sentiments, tous ceux qui ont mérité les citations les plus héroïques, intellectuels et ouvriers, prêtres et paysans… Un-nom, cependant, s’impose à nous parmi tous les autres : celui d’Amédée Guiard, le sillonniste de la première heure, le professeur admirable, le délicat et pénétrant auteur d’Antoine Ramon, dont l’une des dernières préoccupations dans la tranchée, avant de tomber dans l’attaque du 25 Septembre 1915, fut d’écrire à Maurice Barrés pour lui recommander la mémoire de son ami Henry du Roure (Voir l’Écho de Paris du 27 mars 1916).

SOURCE

Léonard Constant, Henry du Roure, Bloud et Gay, Paris, 1917, 238p.