Chapitre 10: Un roman

Chapitre 10

Que des êtres faits pour l’infini et vivant au milieu du fini ne souffrent pas, c’est extraordinaire. – Essais et Nouvelles, p. 312. 

« La Vie d’un heureux : ce titre est ironique et l’ironie remplit tout l’ouvrage ; ironie fine et spirituelle… ironie amère aussi, et qui semble jaillir des profondeurs d’une intelligence trop lucide sous la poussée des sentiments d’un cœur trop élevé. Fons aquœ salientis in vitam œternam. Il n’est donné qu’à des âmes hautes d’être inassouvies sur la terre et. même montées sur le faîte, de ne pas aspirer à descendre.1 » 

Ce roman devait être la préface de son œuvre littéraire. Il n’est plus, hélas ! pour nous qu’un suprême testament. 

Il est écrit sous la forme d’un journal où le héros, Robert Lescœur, raconte et examine sa vie. Son histoire est celle d’un homme que dévore, dès sa jeunesse, le besoin de s’affirmer, de grandir, de ramener à lui, pour en jouir, les êtres et les choses. Il est avocat et a rêvé de politique. Il s’est débarrassé, comme d’un vain scrupule, de la foi de son enfance. Un jour, après quelques années de séparation, il revient chez le député dont il a été le secrétaire. Et brusquement, parce qu’il a rencontré, dans l’église du village, la fille de son ancien patron, il se sent inondé d’un bonheur inouï, sans aucun rapport avec la satisfaction de ses appétits antérieurs. Il vient d’entrevoir l’immatérielle beauté d’une vie d’innocence et de prière et il ne songe plus qu’à se soumettre tout entier à celle qui la lui a révélée. Mais une affreuse déception brise l’élan dé son cœur. Pendant qu’il hésite, retenu par il ne sait quelle pudeur craintive, a déclarer son amour au père de Louise, celle qu’il aime est fiancée et donnée à un autre. Pour oublier et pour étouffer sa douleur, il se jette dans l’action politique, à la conquête des honneurs et du pouvoir. 

Le voici député, mais bientôt il ne peut plus prendre au sérieux la considération qu’on lui accorde et la responsabilité dont il dispose. 

J’ai choisi de sang-froid la carrière politique, non pour m’en parer, comme je le fais de mes insignes ou de mon écharpe, mais pour en jouir, oui, pour jouir de l’âpre combat, et des espoirs, et des colères, et des succès ; pour se défendre magnifiquement, déployer toute ma nature, m’énivrer de ma force. Mon rêve, c’est que l’action, un jour, s’empare de moi comme malgré moi, qu’elle entraîne, qu’elle m’emporte dans un tourbillon qui ne me laisse plus le loisir de compter mes misères et de gémir sur les infirmités humaines. Mon rêve, c’est de m’abandonner enfin à quelque grand courant, de me perdre dans une toute-puissance presque extérieure à moi. Oublier le fini de toutes choses dans l’infini d’une passion. Et je ne crois pas qu’il y en ait de plus généreuse et de plus prenante que la passion d’agir, quand on se sent fait pour dominer la foule médiocre des hommes2. 

Il renverse les ministères, il est ministre à son tour, enfin, et pour une longue période, président du conseil. La courbé brillante de sa destinée, après d’âpres batailles, l’élève jusqu’à ce faîte où il semble au vulgaire qu’un homme n’a plus rien à envier. Mais après chaque victoire, Lescœur s’étonne de ne pas savourer la joie qu’il en avait attendue : c’est au moment où il semble comblé qu’il mesure mieux le vide effrayant de son cœur. De plus en plus, il éprouve la lassitude de sentir renaître ce désir que n’apaise point la possession des objets désirés. 

Il quitte enfin la vie politique, excédé du dégoût des autres et de lui-même. Pendant cette période d’ambition, il n’a su aimer personne : ni sa maîtresse, qui n’a été pour lui qu’un jouet et qui d’ailleurs l’a trompé, ni sa femme qui est morte sans qu’il ait payé d’aucune tendresse son silencieux et chrétien dévouement, ni son fils, le petit Paul, qu’il a laissé mourir, seul, un jour de grand débat parlementaire où il a défendu âprement son ministère menacé, ni la fille qu’il a eue de sa maîtresse et dont il se débarrasse par une pension, ni ses « amis » politiques qui s’attachent à lui comme un chien à son maître, ou qui le flattent, l’exploitent et le trahissent. Il n’a poursuivi, obstinément, que son propre bonheur — et il est malheureux. 

Au fond de son cœur, pourtant, vit obscurément le souvenir des heures bénies de sa jeunesse pendant lesquelles il s’oubliait lui-même, éperdûment captivé par la grâce innocente d’une jeune fille. A plusieurs reprises, il a rencontré dans le monde cette Louise dont le mari est l’un de ses rivaux politiques. Elle a été cruellement meurtrie par la vie, il le devine sans peine, mais elle a toujours gardé l’admirable limpidité de son regard et de son âme. Ce bonheur que le pouvoir n’a pu lui donner, ne pourrait-il le retrouver auprès d’elle, dans la paix profonde d’un amour sans basses convoitises ? 

Mais il ne dépend plus de ce cœur effréné de maîtriser l’aveugle entraînement de sa passion. Chaque jour son désir aggrave ses exigences, jusqu’au jour où il ne rêve plus que d’abaisser jusqu’à lui cette femme qu’il n’avait aimée que pour l’idéale pureté qui était en elle. Un jour qu’un fol élan de pitié aveugle la tendresse de Louise, le misérable amour de Lescœur finit par obtenir sa victoire, mais à l’instant même il sent bien qu’il a façonné de ses mains son malheur. 

Louise s’enfuit, après une admirable lettre d’adieu. Il la poursuit en vain, jusqu’au jour où rencontrant le cher visage effroyablement ravagé de remords, il s’oublie lui-même, vaincu enfin par la pitié. Il revient dans la vieille maison paternelle, muette consolatrice, à l’ordinaire, de ses déceptions. Mais il n’y retrouve plus que le souvenir de tous ses morts et l’angoisse du grand mystère où ils sont entrés. Pourtant, un dernier rayon d’espérance fait tressaillir ce cœur qui vit encore au milieu des ténèbres qui l’environnent. Au moment où il recherche, pour la sauver de la boue, sa fille Mireille dont la mère est morte après une nuit de débauche, il reçoit une lettre de cette Mireille qui, religieuse dans un couvent d’Angleterre, offre sa vie de prière pour sa mère et pour lui. Cette lettre, le déchirant et surnaturel adieu de Louise qu’il n’avait pu comprendre au moment de la rupture, un petit livre de piété de sa mère où certains mots de la sagesse chrétienne lui révèlent la cause profonde de son mal, autant de secours inattendus qui semblent le guider vers la mystérieuse terre promise dont il se sent indigne. 

Il n’a pas la foi, mais il y aspire de tout le cri de sa misère. Peut-être lira-t-il la vérité dans le regard de sa fille ? Il part, mais une congestion le terrasse, sur le pont du bateau, avant qu’il ait pu aborder l’Angleterre. 

Tel est, très simplifié, le schéma de la Vie d’un heureux. Mais il est impossible de rendre compte en quelques lignes ni en quelques pages d’un livre ou sont associées d’une manière si rare tant de verve juvénile, d’expérience virile et de clairvoyance chrétienne. Il faut le lire et le méditer ; pour découvrir tomme à des profondeurs successives les vérités humaines et divines qui donnent à une œuvre maîtresse sa vigueur et sa durable beauté. 

Les cahiers de Robert Lescœur nous présentent vingt années de dévorante action politique encadrées entre deux faits essentiels : la rencontre de Louise et sa chute. Après les premières pages, lumineuses et fraîches, exquises de grâce et dé pureté, dans lesquelles l’amoureux se chante à lui-même son cantique de bonheur extasié, après le récit, nerveux et passionné, de sa déception et de la dernière entrevue où il laisse échapper, dans une seule plainte, son aveu et son adieu, les cinq ou six chapitres d’action extérieure et de vie politique apparaissent étonnamment riches de mouvement et de pittoresque, de traits ironiques/de portraits pleins de vie. 

Parmi toute la comédie humaine, il n’est pas de scènes qui devaient autant exciter l’ironie justicière d’Henry du Roure que celles des intrigues électorales et parlementaires, parce que nulle part les hommes ne mettent plus de distance entre la générosité affectée de leurs desseins et la médiocrité ou la bassesse de leurs réelles ambitions. 

Qu’il s’agisse de l’élection d’un député, des manœuvres de la Chambre, des grands débats oratoires, des parades officielles, des mesquines ou féroces rivalités des individus, l’ambitieux qui nous les raconte est toujours doué d’une vision également aiguë : il n’est dupe ni des autres ni de lui-même. Nous retrouvons en lui l’observateur dont la clairvoyance se jouait dans les caricatures de la Petite Lampe ou dans le comique de Monfleur, le militant d’une cause idéaliste qui a su dévisager ses tristes adversaires en surveillant lui-même les mouvements de son propre cœur. 

Mais ces chapitres d’un si haut relief, d’une vérité humaine si saisissante, il nous semble qu’ils s’effacent et qu’ils sont « dévorés par l’ombre » comme les souvenirs du héros lui-même lorsque nous en venons au plus tragique événement du livre et aux jours qui le suivent : la chute de Louise et la vie de Robert enseveli dans sa solitude morale. 

A partir de ce moment, en effet, nous vivons dans la réalité profonde que nous n’avions aperçue jusque-là que par brusques échappées. Au-dessous des ridicules agitations et des débats illusoires du monde visible, nous découvrons le monde invisible et les tragiques alternatives qui seules nous intéressent infiniment. Ce monde invisible n’est fait que des mouvements de nos âmes à l’égard de Dieu et des grâces de Dieu vis-à-vis de ses créatures : péchés, prières, sacrifices, appels intérieurs, pardons, secours providentiels, communion des saints. 

Robert Lescœur a manqué à son Dieu, dès sa jeunesse avide et incroyante, mais il n’a pas été abandonné de Lui. Dès la première apparition de Louise, il reçoit la plus visible des grâces prévenantes, et chaque fois qu’il se souvient d’elle, pendant les longues années où il s’abandonne à son égoïste volonté de puissance, le mystérieux appel continue de se faire entendre. 

J’ai retiré d’une armoire tous ces cahiers que je noircis. De ma vie qu’ils racontent, des parties immenses sont mortes, comme dévorées par l’ombre : l’histoire de mes ambitions et de mes succès… Je renonce à secouer ces jours poussiéreux. Les seules heures dont le souvenir soit vivant encore sont celles où j’ai souffert, ma longue maladie, la mort de Paul — et surtout celles où j’ai aimé, toutes celles que remplissait l’amour de Louise… 

Je la retrouve sans cesse, même sous les mots qui ne la nomment pas. A travers mes alternatives d’enthousiasme et de découragement, dégoûté des défaites et dégoûté des victoires, c’était toujours à elle que, malgré moi, je pensais. Son image restait intacte. Le mépris de l’humanité montait en moi sans l’atteindre. Je me disais : « Oui, tous les hommes sont lâches, toutes les femmes menteuses et viles, mais il y a Louise. » A elle seule, elle faisait équilibre au reste. Je ne croyais plus à l’amitié, aux idées, au progrès, au bonheur, je ne croyais plus à moi-même, mais je croyais à elle, et en croyant à elle, je croyais à tout ce qui donne du prix à la vie. Honneur, beauté, pureté, cela existait donc, puisque Louise existait… J’avais besoin pour vivre de voir briller au-dessus de cet océan de boue quelque chose d’immaculé. Louise existait, et je vivais… 

Pourquoi ai-je voulu prendre l’étoile entre mes doigts3 ? 

Dans la faute même qui, aussitôt commise, le séparé à jamais de Louise, il y a l’occasion d’une révélation nouvelle, et, dans les souffrances qui le châtient, une grâce encore. Ce monde de lumière dont Louise était auprès de lui la messagère, Robert comprend enfin qu’il n’est pas seulement une promesse de surnaturelle joie, mais une exigence souveraine et terrible et que l’on ne peut repousser. En entraînant au mal la messagère, en abusant du message, c’est cette lumière même qu’il a atteint d’une nouvelle offense et dont il a tourné contre lui la colère. Pour la première fois de sa vie, cet homme de désir commence à comprendre l’infinie gravité du péché. « Elle tomba. Et moi qui pensais ne croire à rien j’éprouvai aussi fortement qu’elle-même le sentiment de sa chute. » Mais l’adieu de Louise, en lui enseignant l’horreur du mal, ne l’incline pas au désespoir. 

Ce ne sera pas trop du déchirant sacrifice de la séparation pour rendre à nos âmes le droit de s’unir dans un amour qui mérite d’être éternel… Ces mots de sa lettré me hantent… Est-il possible qu’ils soient véridiques ? et que l’amour subsiste, qu’il renaisse plus fort, malgré le temps, malgré l’éloignement et le silence, et si je l’entends, bien, malgré la mort ?… 

Oh ! si cela était ! S’il existait, cet amour assez fort pour ne pas finir, assez vaste pour nous combler ? Ne serait-ce pas Dieu lui-même, Dieu qu’elle reflétait comme un miroir, Dieu que j’aurais aimé en elle… Ah ! croire cela, croire ce qu’elle croit, pleurer les mêmes larmes de tendresse et de repentir, prier les mêmes prières, lever les yeux vers le même ciel ! 

[…] Quelquefois ma raison se révolte, repousse cette religion comme une fable enfantine ; je l’ai tant méconnue, plus que cela : critiquée, raillée. J’ai fait avec les autres ce que j’ai pu pour la détruire dans les cœurs simples. Mon front ne veut plus se courber devant la « superstition » ennemie de la « science » ; je suis esclave des mots meurtriers que j’ai tant de fois jetés du haut d’une tribune… 

Et puis, la même raison se sent saisie d’horreur à lai seule pensée du néant… Alors elle rejette comme mille fois plus puériles encore toutes les philosophies, et la triste vanité du charabia moderne. Elle appelle à son secours la croyance : « Il me faut, dit-elle, une foi qui m’explique moi-mêmu à moi-même, qui me rende compte de mes désirs et de mon impuissance; — de mes espoirs et de mes déceptions ; — de ce que j’ai rêvé et de ce que j’ai vu ; — qui me donne la paix… » 

Et je tends les bras vers la religion du Paradis perdu et retrouvé, de l’âme divine et déchue, de la faute et du rachat; — vers la religion de la justice et du pardon4. 

Il doute encore. Le poids effrayant de son passé le retient. Lorsqu’il pense à Mireille, la fille qu’il croit moralement perdue et qu’il ne peut retrouver, il est accablé d’une honte encore plus écrasante. 

Jusqu’ici, je pleurais sur moi, sur ma misère. Malheureux, je songeais à des bonheurs encore possibles. Je m’attardais à examiner les remèdes que me proposeraient les médecins de l’âme. Je discutais le Dieu des chrétiens. 

Et voici qu’il m’apparaît sous un tout autre aspect, plus vraisemblable, plus proche et plus terrible — comme un Dieu qui aurait non pas la mission de me plaire, mais le droit de me demander des comptes. 

Mais les forces invisibles travaillent. La communion des âmes dont il se croit à jamais exclu fait porter jusqu’à lui ses mérites, unis à ceux du Rédempteur. Il apprend, par la lettre datée d’Angleterre, que Mireille prie pour lui. 

Justement celle-là, que je croyais plus bas que terre, dont j’avais pitié, sur qui ma vertu de pharisien se penchait.. justement celle-là dans la cité mystique des parfaits.., justement celle-là, l’enfant de ma faute, qui aurait dû ajouter au poids de mon ignominie le poids plus pesant de la sienne… justement celle-là s’immole pour mon rachat… 

Est-il possible que tant de miséricorde imméritée vienne à moi ? Ce livre qui s’est trouvé un jour sous mes doigts, tout embaumé du parfum de l’âme de ma mère… L’étonnante histoire de Mireille… Louise enfin qui m’a révélé le bien par l’horreur du mal… Louise dont je ne sais plus rien, mais dont je suis sûr que les prières m’environnent, Louise qui m’écrivait dans l’héroïsme de sa tendresse et de sa foi : Au delà du tombeau, si le Juge souverain me prend en pitié, qu’il me fasse souffrir encore, et qu’il t’ouvre ses bras… 

Qu’ai-je fait, ô mon Dieu, pour être aimé ainsi ? Des ressouvenus d’Évangile me hantent, merveilleusement consolants… la parabole de l’Enfant prodigue… celle du bon Pasteur qui cherche la brebis égarée… 

O douceur inconnue… tendre espérance… Il me semble qu’enfin, au bout de ma triste route, je vais trouver la certitude et le pardon… 

Comme mon cœur battra, lorsque ma main fera tinter la cloche du couvent d’Angleterre.. 

O Dieu de miséricorde… Dieu de l’amour infini… Dieu de Louise… 

Le cahier de Robert Lescœur s’achève sur cet appel. Henry du Roure, en nous informant des circonstances de la mort de son héros, n’ajoute que le commentaire confiant d’un chrétien et le vieux cri de l’âme qui souffre et qui espère : De profundis clamavi… « Des profondeurs de ma misère, j’ai crié vers toi, ô mon Dieu. » 

Il y a dans ce roman, tant d’impressions vécues que certains lecteurs ont cherché à deviner, à travers la fiction, les personnelles expériences de l’auteur. Mais la Vie d’un heureux n’a rien d’une autobiographie. 

Robert Lescœur est « l’homme du désir », qui ne réussit pas à combler, avec les fragiles victoires de l’ambition humaine, un cœur dont l’avidité est sans limites. Sans doute, Henry du Roure lui-même a eu dans ses veines, comme tout fils d’Adam, le poison de ces concupiscences, libido fruendi, libido dominandi, et, plus que beaucoup d’autres peut-être, il en a senti la fièvre car son tempérament passionné ne lui permettait de rien désirer à demi. Mais, dès sa rencontre avec le Sillon, et par une véritable conversion, il avait commencé de mater ce désir en lui substituant dans son cœur l’amour qui est un don de soi, l’amour qui est la passion de servir… 

Le héros du roman a eu, à un moment de sa vie, cette heure de prévenance divine qui ne manque à aucun homme ici-bas : il a eu, par Louise, la révélation d’un autre bonheur que celui dont le monde offre l’illusoire image. Mais, dès la première déception de son amour, il a renié le rêve qui avait rempli son cœur d une joie sans exemple, il s’est rejeté vers le monde, il a voulu, par les moyens ordinaires mais avec une volonté plus dominatrice « vivre sa vie ». Chaque fois qu’une déception, au contraire, a mordu au cœur Henry du Roure, il l’a accueillie sans révolte,comme une providentielle occasion de se dépouiller encore et de se rapprocher de Dieu. 

Ne partage-t-il pas au moins avec Robert Lescœur ces dons de l’homme d’action qui aime la bataille pour son mouvement même ? 

Certes. Henry du Roure a passionnément aimé l’action lorsqu’elle devait servir ses amitiés. Il a même déserté un moment sa retraite et son roman, au printemps de 1914, poursuivre une fois encore Marc Sangnier dans ses luttes politiques, et il avoue : « J’ai retrouvé dans ces dernières luttes un je ne sais quoi de dangereux et d’héroïque dont je me suis jadis enivré et qui me grise encore par instants. De vieux rêves battaient des ailes dans mon cœur, comme des oiseaux blessés.5 » Ils battent des ailes, mais ils restent cependant prisonniers : ce n’est plus jamais pour la seule joie d’agir qu’Henry du Roure aimera la bataille. 

S’il y a un tel écart entre le héros et l’auteur, on peut se demander comment celui-ci a pu s’intéresser à celui-là. Pourquoi cet écrivain catholique, ce cœur si fier et si détaché s’est-il complu dans les aventures de cet ambitieux effréné, de cet égoïste qui a trahi le seul rêve purifiant de sa vie ? 

C’est qu’il y a bien des manières, pour un écrivain catholique, de montrer dans le christianisme la vérité de la vie. Celle de notre romancier — dans ce livre du moins, car il avait, pour d’autres, des projets tout différents — consiste à rappeler sans cesse la nécessité de Dieu par l’effrayante détresse d une âme avide, mais clairvoyante, qui cherche hors de lui la satisfaction de ses désirs. Sans doute, la vérité catholique n’est jamais ici doctrinalement exposée. Mais elle y est présente comme la lumière est présente aux scènes qu’elle éclaire. C’est même, si l’on veut, la grande invraisemblance du livre, que cette clairvoyance prêtée à l’incroyant Robert Lescœur : les expériences de la vie chrétienne permettent seules, d’ordinaire, de critiquer la vie humaine avec une telle pénétration. Il y a telles illusions de l’amour- propre, tels mensonges de l’orgueil ou de la vanité qui ne se révèlent qu’aux regards du chrétien mortifié, de celui qui a travaillé douloureusement, comme l’auteur lui-même, à arracher de son âme la tunique mortelle de l’égoïsme. 

« Où n’est pas le christianisme, écrivait-il un jour en faisant une brève révision de ses raisons de croire, la mort règne ; ou il est, la vie resplendit »6. Il n’aura pas eu le temps de nous montrer dans ses livres, comme il eût voulu le faire, les splendeurs que met dans la vie l’Evangile intégralement pratiqué. Mais ce n’est pas beaucoup de nous avoir montré, avec une telle vigueur, la détresse mortelle d’un « heureux » selon le monde à qui ma foi chrétienne a manqué ? 

Notes

1E. Tauzin. Étude sur la Vie d’un heureux parue dans la Revue du Cierge Français du 15 janvier 1917. 

2Vie d’un heureux, p. 114. 

3Vie d’un heureux, p. 310. 

4Ibid, p. 322. 

5Lettre à L. C., 17 mai 1914. 

6Lettre à L. C., 18 avril 1914.

SOURCE

Léonard Constant, Henry du Roure, Bloud et Gay, Paris, 1917, 238p.