Chapitre 1: Jeunesse

Chapitre 1

Je sais ce que l’on enseignait, il y a vingt ans, aux petits enfants que nous étions alors, et l’en suis encore ébloui. – Chroniques françaises et chrétiennes (Préface, 1912). 

Il naquit à Versailles, le 29 août 1883, troisième fils d’une famille qui devait bientôt compter neuf enfants. Sa naissance fut accueillie par sa mère avec une joie lumineuse dont elle aimait à évoquer plus tard la plénitude. Avec son humilité spirituelle, l’adolescent répondait : 

Vous m’aviez déjà parlé de cette joie un peu mystérieuse que vous a causé mon apparition dans le monde. Comment l’expliquer ? Pauvre maman ! N’allez pas croire au moins que je sois destiné à de grandes choses, je ne le pense pas du tout ! Je voudrais faire simplement mon devoir, et ce n’est généralement pas ce qui mène à être ministre ou président de la République ; je n’ai guère d’autre ambition que celle de ne jamais vous faire de peine… Pour le reste, je vais les yeux bandés, et assez insouciamment. Cela me mènera je ne sais où, mais vos prières m’empêcheront de tomber.1 

Le petit Henry ne fut pas gardé seulement par les prières de sa mère. De son père aussi, pour lequel il garda toujours une très tendre admiration, il reçut l’exemple d’une vie intégralement chrétienne. Jamais les soucis d’une carrière qui se poursuivit jusqu’au poste de Directeur des finances à la Préfecture de la Seine ne purent contraindre M. Desroys du Roure à rien dissimuler de ses croyances et de ses pratiques religieuses. 

Pendant les cinq ans, de 1888 à 1893, que la famille du Roure dut passer à Biarritz, Henry reçut du voisinage de la mer, de la beauté du pays basque et de ses maîtres, des impressions ineffaçables. 

Il eut, pour diriger ses premières études, après deux vieilles demoiselles qui s’émerveillèrent de sa précoce intelligence, un instituteur libre qui lui enseigna solidement la correction grammaticale et les grands souvenirs du passé de la France. On n’avait pas imaginé alors de mépriser l’histoire-, bataille, et l’élève pensait sans doute avec gratitude à ce maître de son enfance, lorsqu’il écrivait dans la préface de ses Chroniques françaises et chrétiennes : 

… Je sais ce que l’on enseignait, il y a vingt ans, aux petits enfants que nous étions alors, et j’en suis encore ébloui. C’était une épopée qui commençait à Vercingétorix pour finir à Napoléon. Bayard, Du Guesclin, Jeanne d’Arc, Roland à Roncevaux, Saint-Louis sous le chêne de Vincennes, le sourire d’Henri IV, le génie de Condé, la douceur grave de Turenne, et nos écrivains, nos penseurs, le rayonnement du grand siècle, l’éclair du Premier Empire, quelle splendeur ! quel enchantement ! 

La mer puissante du golfe de Gascogne, qui s’ouvre sur l’infini entre la ligne basse des landes françaises et les escarpements de la côte espagnole, va inspirer, pendant plus de dix ans, la grande passion de l’enfant. Mais au moment où ses parents, constatant la fermeté de sa vocation de marin, consentent à orienter ses études vers l’École navale, on découvre que ses yeux sont mal adaptés au discernement des couleurs. Il doit se résigner à courir sur terre ses aventures. 

Plus tard, lorsque l’attrait d’une vie plus haute s’imposera à son âme, il se reprochera presque le caractère égoïste de cette première vocation. Dans l’n de ses premiers articles du Sillon, il fait parler deux interlocuteurs qui sont comme les deux moitiés de lui-même. 

Paul. — C’est moi qui vais te poser une question. Pourquoi veux-tu te faire marin ? Par amour des âmes, c’est-à- dire de Dieu, ou par amour de toi ? 

Jacques. — Par amour de la mer. 

Paul.— C’est la même chose. Ne te paie pas de mots Ce que tu aimes dans la mer, ce sont uniquement les émotions douces ou violentes qu’elle te procure. On peut aimer les hommes pour eux-mêmes, on n’aime les choses que pour soi.2

Soyons plus indulgents que lui-même pour sa première idole. Il y a bien des façons de s’aimer soi-même. Le jour où l’infini de la misère humaine et de l’amour divin lui sera révélé, si son âme est subitement ravie par la passion du dévouement apostolique, n’est-ce pas un peu parce qu’elle s’est déprise pour toujours, en rêvant de la mer, des bonheurs faciles et des carrières sans risque ? Il ne peut respirer désormais que dans le vent qui vient du large. 

Lorsqu’il revient à Paris, à dix ans, il entre à l’Ecole Massillon qui envoie ses élèves, à partir de la quatrième, suivre les cours du lycée Charlemagne. Cette éducation s’efforce de garder une harmonieuse unité entre les deux aspects de la tradition française : à Charlemagne, c’est l’enseignement universitaire, le contact avec des camarades et des professeurs de toute opinion, l’image réduite de la patrie moralement divisée au milieu de laquelle il faudra bien vivre. A MasSillon, c’est la discipline libérale mais profondément chrétienne de l’Oratoire. Des supérieurs et des maîtres comme le Père Nouvelle, le Père Chauvin, le Père Laberthonnière s’attachent à préparer des individualités vigoureuses, résolues à défendre et à faire rayonner leur foi dans le conflit des doctrines. 

Mais les désirs d’apostolat sont bien loin, alors, du cœur d’Henry du Roure, élève très brillant, et qui met parfois un étrange acharnement à résoudre un difficile problème ou à conquérir une première place, mais enfant turbulent aussi, auquel il faut pardonner bien des malices. Chaque année, il cueille la plupart des prix de sa classe, mais il paraît tenir plus encore à ses succès de jeune écrivain espiègle, très doué déjà pour la comédie. Que de croquis amusants et vraiment spirituels en marge de ses cahiers, illustrations d’une version latine, vignettes qui donnent la vie à un cours d’histoire.. On discerne nettement les dons de l’ironiste qui s’exerceront, plus tard, avec une aisance redoutable, contre les graves idées fausses. Qu’il est dangereux de prononcer devant lui une de ces phrases, banales ou prétentieuses, qui peuvent subitement, traduites en images, faire apparaître leur absurdité ! Ce gamin de Paris, d’ailleurs très affectueux et sincèrement pieux, n’a pas la bosse du respect. 

A seize ans, il change de lycée et passe à Louis-le-Grand pour accompagner son frère René qui entre en rhétorique supérieure. Il a pour professeur de philosophie M. Malapert, bon maître de logique exacte et de probité morale. Par le patronage Ollier, que vient de fonder M. l’abbé de Pitray et où il suit encore son frère aîné, il se maintient en rapport avec les œuvres catholiques. Pendant que René forme, pour les grands, des équipes de football, Henry s’occupe des enfants de la première communion et visite les pauvres, avec ses confrères de Saint Vincent de Paul. Ces œuvres de dévouement, l’influence de ses premiers maîtres, l’admirable exemple chrétien de son père et de sa mère, le souci nettement marqué de les aider dans l’éducation de ses frères et sœurs plus jeunes, le tour naturellement noble d’un esprit qui répugne aux tentations grossières — voilà, pour ne parler que des causes humaines et visibles, ce qui fait d’Henry du Roure à dix- sept ans et à l’aurore du XXe siècle un jeune catholique fidèle, au cœur fier et pur, qui est l’orgueil et la joie de tous les siens. Il regarde la vie avec assurance parce que ses succès scolaires, conquis en se jouant, semblent le présage de ses ‘ succès de carrière et parce que sa foi et ses traditions lui permettent de faire immédiatement, , et comme par instinct, le discernement de ce qu’il est conforme au bien et à l’honneur.

Cependant, qui pourrait encore, avec certitude, répondre de son avenir ? Comment le monde va-t-il tenter cette jeune ambition qui supporte mal les secondes places et les médiocres victoires ? A quoi va se prendre ce cœur ardent que l’on sent frémir déjà de si vifs élans? La vie d’Henry du Roure a glissé, jusqu’ici, comme au fil d’une eau limpide où se reflètent de nobles et gracieux paysages de France, de beaux clochers, des ciels d’azur. Mais voici, avec l’âge des passions, l’approche de la mer où souffle le vent des tempêtes. Comme un frêle esquif, cette jeune liberté va lui être livrée. Quel souffle prendra-t-il dans ses voiles et pour quelle course hasardeuse vers l’infini ? 

Si confiante qu’elle fût dans la droiture de son fils, si rassurée aussi par le souvenir de cette joie mystérieuse dont elle ressentait encore la lointaine émotion, comme Mme du Roure, avec son doux regard triste, devait fixer avec inquiétude le dangereux passage… 

Notes

1Lettre à sa mère, du 1 septembre 1901. 

2 Sacrifice, dans la revue le Sillon du 5 juillet 1909.

SOURCE

Léonard Constant, Henry du Roure, Bloud et Gay, Paris, 1917, 238p.