Appendice – Lettre de Gaston Lestrat

APPENDICE 

LE « JEUNE GARDE » HENRY DU ROURE 

Lettre de Gaston Lestrat. 

Parmi les souvenirs qu’il m’est doux d’évoquer touchant le Jeune Garde Henrv du Roure, je compte les entretiens qui suivaient nos réunions du soir et où il nous était enfin loisible d’échanger nos vues sur la besogne à faire et sur les m yens les plus propres à réaliser nos desseins. Nous avions alors tant de choses à nous dire, de tels projets à mettre au point, de telles décisions à prendre, que ces entretiens, — les seuls que nos occupations nous permettaient d’avoir, durant le cours de la semaine, — se prolongeaient, le plus souvent, jusque bien après minuit… Comme nous n’habitions pas loin l’un de l’autre, — la rue Michelet est à deux pas du boulevard Montparnasse, — nous cheminions, des heures entières, le long des rues paisibles du plus paisible des quartiers. A ces entretiens n’as-tu pas, du reste, participé plusieurs fois, et n’es-tu pas en mesure de dire, mieux que moi, tout ce qu’évoque d’émouvant leurs souvenirs ? Ce que je sais, moi, chaque fois que ma pensée s’y reporte, c’est que toutes difficultés s’y trouvaient surmontées, tous obstacles brisés, toute appréhension dominée, toute crainte bannie : le jugement de notre ami était si sûr, son sens si droit, sa volonté si tenace, son ardeur — toujours égale — si communicative, son humilité si parfaite ! Et puis, n’est-il pas vrai que la lumière divine qui l’éclairait intérieurement se reflétait jusque dans son regard ? 

Je ne saurais préciser l’époque à laquelle Henry entra à la Jeune Garde. Je retrouverai peut-être un jour, dans mes papiers, le mot, daté sans doute, qu’il m’écrivit pour solliciter son admission. Ce fut, je crois, au commencement de 1903, l’année des « Mille colonnes » et de « l’Alcazar d’Italie ». La Jeune Garde avait été constituée, en octobre 1901, par Marc qui s’employa, durant plusieurs mois, — avec quelle foi, quelle patience, quelle ardeur ! — a en former la première équipe. A la fin de l’année, le commandement m’en fut confié. Lourde tâche, et si délicate, que je ne l’eusse pas assumée si Marc ne m’eût promis de me seconder. 

La Jeune Garde fut loin d’être, au début, ce que firent d’elle les réunions publiques, les campagnes que tu sais, l’action profonde de Marc et les gestes réalisés en son sein par notre vaillant et cher Henry. Durant la première année, en effet, — il faut dire à peu près jusqu’à la réunion des « Mille colonnes », — bien rares furent ceux de ses membres qui possédèrent notre esprit, notre tempérament, l’intelligence de nos méthodes. Beaucoup, élevés au patronage, n’avaient répondu à notre appel qu’attirés par ce que pouvaient avoir d’attrayant, avec notre uniforme et nos promenades, la pratique de certains sports, la vie ardente de propagandiste et de commissaire de réunions publiques. Versatiles, légers, étourdis, ils n’en ont pas moins rendu des services, étant prompts a l’enthousiasme et d’aspirations généreuses ; mais les défections furent nombreuses, certaines, pour moi, d’autant plus cruelles que plus brusques et plus inattendues… Réunions, exhortations, veillées d’armes, eurent pour résultat de stimuler, un temps, le zèle, non de changer l’esprit. Il eût fallu d’autres éléments. Il eût fallu, au sein de la Jeune Garde, quelques camarades en tout semblables à ceux que nos petits cercles d’études avaient réussi à former, je veux dire des militants véritables, unis par les mêmes raisons de vivre, ayant donné à la Cause leur vie tout entière… 

Mais comment décider ces militants à entrer dans la Jeune Garde alors qu’ils ne prenaient pas celle-ci au sérieux, que d’aucuns, parmi eux, allaient jusqu’à la confondre avec la plus banale société de gymnastique ? Ceux qui me paraissaient faire exception et avoir compris notre but étaient écrasés de besogne, et j’eusse eu quelque scrupule à faire appel à leur bonne volonté… Je me morfondais, quand vint le jour où je reçus le petit mot par lequel Henry du Roure, alors secrétaire de la rédaction du Sillon, sollicitait son admission. Notre ami n’avait alors que vingt ans, mais, bien que ses occupations fussent nombreuses (il était secrétaire d’un député ; il préparait sa licence en droit), ce qu’il avait déjà su faire ailleurs me fit entrevoir, touchant la Jeune Garde, un magnifique et glorieux avenir. 

Henry fut, dès le premier jour, un Jeune Garde modèle, j’entends un Jeune Garde actif, discipliné, pieux, simple et bon. Rien d’éclatant, du reste, dans cette vie si pleine; mais un effort soutenu en vue d’accomplir, chaque jour plus excellemment, sa tâche quotidienne. 

Il pratiqua l’abnégation à un degré héroïque ; et comme cette vertu prend racine dans nombre d’autres, pratiquées à un degré non moins héroïque, il s’appliqua patiemment à devenir, avec l’aide de Dieu, chaque jour plus humble, plus loyal et plus pur. Il lisait l’Imitation aussi souvent qu’il le pouvait. Or il avait appris, dans ce livre, que « l’inclination naturelle, la volonté propre, l’espérance de quelque profit et le désir de notre commodité ne manquent guère de se mêler dans nos actions » et que, par conséquent, il faut veiller « à songer plus à procurer le bien commun qu’à satisfaire sa volonté ». Ce conseil, il le suivit jusqu’à son dernier jour. Je n’ai connu personne qui fût moins prêcheur que lui. Il ne prêchait que d’exemple, et les articles qu’il publia dans le Sillon, dans l’Eveil, dans le Bulletin et enfin dans la Démocratie n’auraient ni cette profondeur, ni cette éloquence, ni cette beauté qui nous émeuvent encore s’ils n’étaient l’expression toute brûlante de pensées intensément et magnifiquement vécues. 

Encore une fois, ce fut le moins prêcheur des hommes. Il ne déclama jamais sa tristesse ou sa joie, ou sa grandeur d’âme. Mais, comme avec lui, la conversation prenait de l’intérêt ! Comme, avec lui, les entretiens, de puérils devenaient attachants, d’ennuyeux, d’attrayants ! Il n’est pas jusqu’à son esprit, — et tu sais s’il en eut ! — qu’il ne fît servir à la Cause. C’est te dire que son influence ne tarda pas à devenir considérable à la Jeune Garde où se constituèrent bientôt ces solides « équipes » dont les prouesses, parfois relatées tout au long toit dans le Sillon, soit dans le Bulletin, firent gagner à celle-ci l’estime des honnêtes gens et inspirèrent une crainte salutaire aux apaches et aux perturbateurs de réunions publiques. De ces équipes, ou, du moins, des plus actives d’entre elles, il fut lame. Sais-tu que de tous les Jeunes Gardes, il était le plus aimé ? Que, même, de plusieurs il devint le meilleur ami ? Or, il ne fit jamais que les arracher à leur parasse et à leurs pauvres désirs pour leur faire partager sa passion du vrai, du juste, du bien et, par suite, quelques uns de ses soucis, de ses angoisses, de ses peines. Il est vrai que ces âmes toutes neuves avaient vite découvert en lui un frère véritable, de qui elles se sentaient aimées d’une amitié profonde, un frère simple et bon, et si énergique qu’on n’avait jamais peur, lui présent, de lutter et de souffrir… 

Et il arriva ceci : notre Henry, à l’ordinaire si réservé, si concentré et aux yeux de beaucoup, si peu sociable, je l’ai vu le plus entraînant, le plus enjoué, le plus recherché des camarades. Il est vrai qu’à la Jeune Garde, d’où le mensonge était banni, il pouvait parler à coeur ouvert et être assuré d’être compris. J’eusse voulu que tu l’entendisses lorsqu’il exposait, devant ses frères d’armes, ses plans touchant tel mode de propagande, la vente de nos livres, de nos brochures, de notre journal surtout. Il eut à cet égard, tu sais quelles audaces ! Là où l’on pensait ne pouvoir pas assurer une vente supérieure à dix ou vingt exemplaires, Henry se faisait fort d’écouler trois cents numéros. On se récriait. Il répondait : « Tout ce qu’on veut on le peut ». Et il développait ses projets. La passion, à défaut de l’expérience, — qui vint vite, — le rendait ingénieux. Il faisait de la campagne à entreprendre, des gestes à accomplir, un récit si coloré ; ses reparties étaient si fines, ses réflexions si drôles ; il assénait de si bons mots sur les timorés, que l’on était non seulement bientôt gagné mais encore tout confus de s’être montré, dès l’abord, quelque peu sceptique. 

Tu sais les résultats, ayant vu la Jeune Garde à l’œuvre, ayant vécu notre vie, ayant relu le Bulletin d’Action et de Propagande… 

Et maintenant, que puis-je te dire, touchant notre vieil Henry, que tu ne saches mieux que moi ? Tu as, je pense, pris une part assez active à nos réunions publiques pour savoir ce dont notre chevalier sans peur et sans reproche était capable en fait de courage, de sang-froid et d’audace. Sa section était la plus disciplinée, la plus une d’esprit et de cœur, et c’est à elle, toujours, qu’étaient confiées les missions difficiles. Aux „Mille colonnes » l’équipe du Roure fut chargée de la garde de Marc dont, ce soir-là, un certain nombre de malandrins avaient résolu de « faire l’affaire ». Chose étrange ! Henry fut l’un des rares camarades qui, en la circonstance, n’aient pas été blessés. Et cependant quels ne furent pas sa vaillance et son entrain ! Je le vois encore, boulevard Raspail où nos amis, tant bien que mal, défendaient contre les révolutionnaires l’enclos du « meeting sanglant », je le vois encore, à la tête de la petite troupe qu’au milieu du désarroi il avait su former, chargeant, le bras levé, une bande d’apaches qu’il mettait en fuite, cependant que moi-même, étourdi par je ne sais quel mauvais coup reçu dans la bagarre, je demeurai un instant affalé sur un banc… 

Les jours qui suivirent, un vent d’émeute souffla sur Paris : la fureur anticléricale des révolutionnaires avait été, par notre meeting, exaspérée, et les journaux d’extrême-gauche nous menaçaient de représailles. 

Henry, qui voulait tout prévoir, m’interrogea longuement sur les dispositions que je comptais prendre au cas où quelque église serait envahie, quelque autel profané, notre local assiégé ou Marc attaqué. Lorsque je lui eus donné satisfaction, je l’entendis murmurer : « Mourir en Jeune Garde, quelle belle mort ! » 

Cette mort, qui lui parut si belle, notre Henry l’a trouvée, en septembre 1914, non, sans doute, comme il le pensait il y a onze ans, à la porte d’une église ou en quelque salle fumeuse d’un faubourg en révolution, mais, tout de même, sur ce plateau de Lorraine où il tomba, frappé de balles, au champ d’honneur. Il n’avait que trente ans. Mais quelle vie que la sienne ! 

Ce fut celle d’un chevalier sans peur et sans reproche, et d’un chevalier du XXe siècle. 

Il pratiqua à un haut degré le sentiment de l’honneur, et il n’abhorra rien tant que ce qui est vilenie, mensonge, lâcheté. 

Avec la grâce de Dieu, il sut faire de son corps un bon instrument de justice, n’ayant jamais craint de l’exposer, chaque fois que la cause l’exigeait, et à la fatigue et au froid et au chaud et aux privations et aux coups. 

Il eut le goût de l’action, — goût qu’il avait acquis en agissant, — ce qui ne l’empêcha pas de puiser, toutes les fois qu’il le put, dans le recueillement, la retraite, la lecture, la force de mieux faire son devoir. 

Il fut le moins distrait des hommes, et je ne crois pas qu’il ait passé une heure de sa vie à rêvasser. Ingénieux et hardi autant que tenace, il excella dans toutes les besognes qui lui furent confiées; et, si ses comptes rendus aussi bien que ses articles sont presque toujours des chefs-d’œuvre, — des chefs-d’œuvre sont aussi le lancement de l’Eveil, les Almanachs et cent autres choses que nous lui avons vu entreprendre. 

Et cependant ce positif, cet esprit si pratique n’a jamais vécu en ce monde qu’en étranger et voyageur; il a usé de ce monde comme n’en usant pas, ayant fait, depuis longtemps, du ciel sa société, et pouvant dire avec saint Paul : Nostra autem conversatio in cœlis est. 

Du jour où Marc, — qui demeura jusqu’à la fin son ami le plus cher, son conseiller le plus sûr, son confia dent le plus intime, — l’eut fait descendre au fond de lui-même pour le gagner à la Cause, il sut se souvenir que, « enseveli avec Jésus-Christ dans le saint baptême », sa seule tâche ici-bas était de travailler à la justice de Dieu là où Dieu le lui demanderait et de la façon dont Dieu le lui demanderait. Dès ce jour, il devint de Marc, du Sillon, de la Démocratie le collaborateur le plus généreux. Dès ce jour aussi une plaie s’ouvrit en son cœur qui demeura béante jusqu’à son dernier soupir. Il connut la tristesse, non, sans doute, cette tristesse selon le monde dont saint Paul nous dit qu’elle engendre la mort, mais cette tristesse selon Dieu qui doit être changée en joie. 

Des paroles du Sauveur qu’il aimait à se répéter, j’ai retenu celle-ci : 

« Je vous rends gloire, mon Père, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et que vous les avez révélées aux petits. » 

Il aimait à se répéter cette parole parce qu’elle le rappelait à son devoir et lui donnait du cœur. 

Comme il fut courageux ! Je ne l’ai jamais entendu se plaindre ni laisser paraître sa fatigue. Avec quel entrain, quelle humeur égale il accomplissait la besogne la plus ingrate, la plus terre à terre, la plus pénible ! Il est vrai que Celui en qui, par qui et pour qui il vivait le soutenait de sa force divine… Il est vrai que la croix qui pesait sur ses épaules était la même croix dont furent chargées les épaules de Simon le Cyrénéen. Il est vrai que le Cœur de Jésus battait dans le cœur de ce disciple si prompt à obéir… 

Aussi souvent qu’il le pouvait, il entrait dans une église, se réfugiait dans une chapelle, et là, dans le silence, quel que fût l’état de son âme, il s’entretenait doucement avec son Maître et, parfois aussi, le chapelet aux doigts, avec la Mère de son Maître. Il m’est arrivé d’être son compagnon en la circonstance. Or, sais-tu quelles pensées ne manquaient jamais de m’inspirer et son attitude et ses réflexions lorsque nous sortions de ce qu’il se plaisait à appeler l’hôtellerie des âmes? Celle-ci : « Ne nous inquiétons pas du lendemain. Le lendemain aura soin de lui-même. A chaque jour suffit son mal. » 

Remarque qu’une telle pensée se retrouve un peu partout dans ses écrits. En quels termes émouvants n’a t-il pas exprimé tout ce qu’elle implique d’abandon, à la volonté divine, sur son carnet de route, quelques semaines avant sa mort. « O mon Dieu, soyez béni pour les bonheurs et pour les peines. Je ne sais vers quel destin je vais, mais, si je le veux, je vais toujours vers vous. Vous êtes au bout de tous les chemins et ceux qui vous ont aimé sont assurés de se retrouver en vous. » 

Sa mort, — encore une fois, — a été celle d’un chevalier, — d’un chevalier en 1914. Elle l’a délivré de de ce corps, fait de boue, qu’il s’efforça si courageusement de réduire en servitude. Elle a achevé son immolation. 

Et voilà maintenant notre ami en possession de ce pour quoi il a lutté, souffert, pratiqué la justice, de cette béatitude éternelle dont Dieu lui fit, à plusieurs reprises, goûter par avance les douceurs. Comme il doit lui paraître lointain, le temps où il faisait des comptes, rédigeait un article, criait l’Eveil sous la neige, priait pour ses ennemis, — plus lointain, si possible, que lui paraissait alors le glorieux repos, dans lequel je le crois maintenant établi. Oui, le grand jour, pour lui, est venu. Déjà ! Quelle pitié, quand on songe à cela, de se sentir encore si attaché à la terre, esclaves de pauvres désirs ! Je crois, en vérité, que mon vieil Henry est devenu, depuis sa mort, mon second ange gardien. Souvent, quand je me trouve en faute, son visage m’apparaît, au doux et profond regard, et je l’entends me dire : « Encore ! » si douloureusement, que je me sens tout rempli de honte et de confusion. 

Suis-je seul à penser de la sorte ? 

Ce qui est sûr c’est que si Henry du Roure a fini de lutter, il n’a pas fini d’agir sur la terre de France. Je veux parler notamment de l’influence que ses gestes passés, peuvent avoir non seulement sur nos amis d’hier mais encore sur les générations qui montent à à la vie.